Intolérance au lactose : l’état normal peut-il être appelé une maladie ?

En préparant le billet précédent sur les mutations, j’ai remarqué que l’intolérance au lactose était noté dans Wikipedia francophone comme une pathologie. Je trouve que cela pose la question de ce que l’on classifie comme « pathologie » ou « maladie ». L’état commun à tous les mammifères est d’exprimer la lactase (qui digère le lactose) comme bébés, et d’arrêter de l’exprimer quand ils sont sevrés et ne consomment donc plus de lait.

La plupart des humains ont conservé cet état, normal chez les mammifères : 65%  de la population humaine d’après le NIH (institut américain de la recherche médicale ; lien). Il y a deux mutations principales expliquant l’état minoritaire, dans lequel on continue à digérer le lactose du lait après le sevrage.

Parenthèse sur les gènes : parmi les gènes, beaucoup codent pour des protéines. En ce cas, une partie de l’ADN contient l’information codant pour la protéine elle-même, on appelle cela l’ADN « codant ». Autour de cet ADN codant, de l’ADN non codant, dont une part ne fait rien (en première approximation), mais aussi une part qui régule le gène. Cet ADN « régulateur » dirige quand et où (dans quels types de cellules – cerveau, intestin, muscle) la protéine est exprimée. Il le fait en permettant de fixer d’autres protéines, régulatrices, mais n’entrons pas dans les détails. Ce qui est important c’est que des mutations peuvent affecter un gène soit en changeant la partie codante, soit la partie régulatrice. Complexité supplémentaire, chez les eucaryotes, dont les humains, la partie codante est souvent découpée en morceaux (exons) interrompus par du non codant (introns), lequel peut être régulateur ou non. Dé plous en plous difficile, une séquence régulatrice d’un gène peut être dans l’intron d’un autre gène.

(Accessoirement, ce genre de bazar c’est ce qu’on attend d’un système fruit de milliards d’années de mutations au hasard, pas d’une intelligence créatrice ; je dis ça pour ceux qui s’émerveillent comme le vivant est bien fait.)

Avec tous ces outils conceptuels, voici les mutations courantes du gène lactase humain :

Mutations du gène de lactase (cliquez pour la source)

Mutations du gène de lactase (cliquez pour la source)

Le gène LPH code pour la lactase, les petites boîtes en c sont les exons, le gène voisin MCM6 (que de poésie) a aussi des petites boîtes exons et des introns les séparant, et en d on voit les mutations (« SNP » = single nucleotide polymorphism prononcé « snip » (SNP happens est un de mes t-shirt scientifiques favoris)). A gauche, les mutations dans des introns de MCM6 qui modifient la régulation de la lactase chez des soudanais, kényans ou tanzaniens, à droite celles qui le modifient chez des européens du nord (c’est pas un peu raciste d’écrire « finnois » mais « africains » ci-dessus ? j’espère y revenir dans un prochain billet [c’est fait]).

Donc on a un état à la fois ancestral et majoritaire, et un état minoritaire, mutant disons-le, du à l’une ou l’autre mutation relativement récente (on estime dans les 10’000 ans, pour une échelle la séparation avec Néanderthal c’est environ 600’000 ans).

Et pourtant c’est cet état majoritaire ancestral qui est qualifié de pathologie. Par exemple ici au NIH, ici au Mayo Clinic (gros centre hospitalier privé américain), ici un autre institut du NIH, et en français (rien de l’INSERM, homologue du NIH ?) je trouve AXA prévention ici ou le Figaro Santé ici.

Il me semble que ceci pose des questions intéressantes de ce qui doit être considéré une pathologie. Un collègue à la fois médecin et bioinformaticien me disait récemment avoir soulevé le problème pour la classification informatique des pathologies, en prenant l’exemple de sa calvitie : est-ce simplement un aspect de son apparence, ou une pathologie ? Une partie du problème est que si l’on veut classifier quelque chose dans un cadre médical, alors le concept de pathologie est simple et déjà présent. Un autre aspect est de savoir si un phénotype est gênant : être chauve peut gêner certaines personnes, surtout si cela se déclare dès l’adolescence. Mais pas d’autres. Ne pas digérer le lactose à l’état adulte pose problème si vous êtes dans une société où la plupart des gens le digèrent, et donc il est un composant normal de l’alimentation. Mais si l’absence d’une mutation avantageuse est une maladie, alors toute apparition d’une maladie mutation avantageuse créé-t-elle une maladie correspondante chez ceux qui ne l’ont pas ? Ceux d’entre nous qui ne sont ni tibétains ni andins et ne sommes pas adaptés aux hautes altitudes souffrons-nous de sensibilité à l’altitude ? Est-ce une pathologie touchant 99% des humains ?

Je pose ces questions là, je n’ai pas de réponses.

5 réponses à “Intolérance au lactose : l’état normal peut-il être appelé une maladie ?

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