Dialogues #OGM : Christian Fankhauser, Professeur en génétique moléculaire des plantes

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(Ce dialogue s’inscrit dans une série, voir introduction dans ce billet.)

Marc Robinson-Rechavi (MRR): Salut et merci d’avoir accepté ce dialogue. Est-ce que tu peux s’il-te-plaît nous résumer en 3 phrases ta formation et ta carrière scientifique ?

Christian Fankhauser (CF): études de biologie avec une thèse sur les mécanismes moléculaires qui contrôlent la dernière étape du cycle cellulaire, c’est-à-dire la cytokinèse, dans la levure. Lors de mon post-doc aux USA j’ai commencé à travailler sur le rôle de l’environnement lumineux sur la croissance et le développement des plantes en utilisant la plante Arabidopsis thaliana comme système modèle. Je poursuis cette thématique dans mon groupe de recherche depuis mon retour en Suisse il y a une quinzaine d’années. L’approche de base de toutes mes recherches (depuis ma thèse) c’est la génétique moléculaire que nous combinons avec toute une série d’autres approches qui vont de la physiologie à la modélisation. Je ne fais donc pas de PGM (plantes génétiquement modifiées) pour des applications, mais je connais bien les aspects techniques car nous les utilisons régulièrement pour nos études. Au niveau enseignement cela fait quelques années que je m’intéresse a des problématiques liées à l’agriculture depuis son origine jusqu’à l’époque actuelle.

MRR: D’où viens-tu en ce qui concerne les OGM ? Quelle était ta position de départ, et où en es-tu aujourd’hui ?

CF: Je fais partie de cette génération d’optimistes qui dans les années 1990 pensait que grâce au génie génétique nous pourrions avoir un vrai impact sur des défis agricoles majeurs tels la sur-utilisation de pesticides, ou la création de variétés avec diverses propriétés désirables. Après deux décennies de malentendus divers et variés, des erreurs et de grosses maladresses de la part des industries qui ont mis en avant la commercialisation des PGM, et une diabolisation sans nuance de la part des opposants, nous nous trouvons avec deux camps qui ont énormément de peine à avoir un dialogue constructif. Un excellent livre qui date un peu mais reste tout à fait actuel expose bien cette problématique: Lords of the Harvest de Daniel Charles. Je reste convaincu que les PGM sont une façon tout à fait valable de contribuer au développement de nouvelles variétés utiles. Il faut juger le produit et pas la méthode qui a mené au produit ; en d’autres termes il faut déterminer le potentiel de ces variétés issues de la biotechnologie au cas par cas. On peut très bien allier cette méthode avec une agriculture responsable et durable.

MRR: Récemment la radio suisse (RTS1) t’a interviewé sur un projet de banane OGM enrichie en vitamine A. Pourquoi toi ?

CF: Je suis un peu le local de l’étape, depuis 2005 lors du vote sur le moratoire de l’utilisation des PGM dans l’agriculture suisse, je suis intervenu dans ce débat publique de temps à autre (radio, journaux). Comme indiqué plus haut je suis très frustré par la nature du débat qui repose malheureusement très souvent sur très peu d’arguments solides et mélange tout un tas de notions qui doivent être débattues séparément (par exemple les problèmes agricoles en général, le quasi monopole chez les marchands de semences, ou la place des PGM dans l’obtention de nouvelles variétés). J’ai aussi réalisé que lors de débats sur ce sujet je me retrouve typiquement allié à des forces politiques que je ne soutien typiquement pas et contre mes “amis naturels”, c’est donc une position assez inconfortable, qui explique peut-être ma présence timide dans un débat que je juge de grande importance.

MRR: Est-ce que tu penses que cette opposition entre tes “amis naturels” et toi est du à une incompréhension de la science, du cadre socio-économique, à des différences philosophiques, à autre chose ?

CF: Comme beaucoup d’académiques, je suis plutôt de gauche, et dans ce cadre-là ces partis (de gauche) sont un peu le fer de lance de la lutte anti-OGM. Les OGM sont la pointe de l’iceberg d’un combat anti-grosses sociétés agro-alimentaires, et sont donc le bouc émissaire de cette lutte. De mon point de vue, il y a là un amalgame ou un mélange de différentes question : un OGM n’est pas forcément un produit d’une grosse boîte.

MRR: C’est vrai ça ? Le développement coute cher, beaucoup plus que ce que pourrait se permettre un agriculteur indépendant ou une petite coopérative.

CF: Heureusement qu’il y a des scientifiques qui ont développé des choses comme le riz doré. Ce genre d’initiatives sont aussi soutenues par la Bill Gates foundation, pour permettre dans les cas où c’est nécessaire d’obtenir des variétés OGM qui seraient difficiles à obtenir autrement.

MRR: Pour revenir à la question précédente, est-ce que hors de la question des OGM, tu partage la défiance envers les grosses sociétés agro-alimentaires d’une grande partie de la société ?

CF: C’est une question difficile. Cela se pose surtout pour les semenciers. Il y a un mouvement dangereux de concentration des semences aux mains d’un petit nombre de sociétés. La variété génétique et l’accès à cette variété sont des ressources très importantes pour tous. Il faut préciser que les grosses sociétés comprennent bien l’importance de cette variété. Leur but n’est pas de la diminuer, mais d’y avoir accès, y compris les nouveaux gènes pouvant être utiles en cas de modifications (climatiques, goûts, nouveaux pathogènes…).

MRR: Alors quel rôle jouent les OGM dans cette concentration ? Aucun, anecdotique, central ?

CF: Ca dépend beaucoup des espèces. Par exemple pour la pomme, c’est très difficile d’obtenir des propriétés désirées par croisements, par contre on pourrait introduire des gènes d’une variété à une autre par transgénèse, c’est beaucoup plus simple. Idem pour la banane, puisque les hybrides sélectionnés et utilisés sont stériles.
Pour des plantes pour lesquels il n’y a pas d’OGM commercialisés, il y a aussi dominance des grands semenciers, comme par exemple le blé.
Il faut bien préciser que OGM commercialisés sont des “blockbusters” de l’agriculture, pour des raisons simplement commerciales. Et aussi que les mêmes qui vendent les OGM vendent aussi les semences non OGM (“conventionnelles”).
Finalement, c’est juste une autre manière de créer de la diversité génétique, c’est tout.

MRR: Donc les OGM créraient plus de diversité qu’elles n’en enlèveraient ?

CF: Ce ne sont pas les OGM qui enlèvent la diversité, ce sont les méthodes de cultivation qui peuvent avoir des impacts sur la biodiversité. Par exemple, la première chose qu’a fait l’IRRI pour le riz doré, c’est de croiser le trait dans toutes les variétés locales, sinon ça ne sert à rien aux paysans locaux.

MRR: Tu communiques pas mal sur les OGM : radio, profs d’école, etc. Quel est le souci le plus fréquent ?

CF: Ca a évolué au cours du temps. Il y avait des soucis de santé publique il y a quelques années, maintenant c’est plutôt le contrôle des semences et le brevetage du vivant.

MRR: Alors le brevetage, ça c’est un souci qui semble effectivement plus prononcé avec les OGM, non ?

CF: Je ne suis pas très compétent, mais il y a des variétés par croisement pour lesquels des sociétés cherchent des brevets. Mais je ne veux pas trop aller là-dedans, on sort vraiment de ma compétence.

MRR: Un OGM non breveté, ça existe ? c’est possible ? Par exemple si toi ou un collègue développait une plante OGM utile à l’UNIL, est-ce que l’UNIL ou le SNSF insisterait pour faire breveter ?

CF: Je ne connais pas exactement la politique de l’UNIL là-dessus, mais c’est sur qu’il existe un bureau et un encouragement pour ça. Mais c’est surement compliqué. Une des difficultés qu’a eu Ingo pour le riz doré, c’est qu’il a du aller négocier avec Syngenta, Monsanto etc, parce qu’en faisant ce riz il avait utilisé des brevets de ces sociétés. Il pensait que ce serait son plus gros problème, mais il s’est avéré que la lutte des anti-OGM a été un bien plus gros obstacle.

MRR: Alors pourrait-on faire ce qu’a fait Salk, qui a donné son vaccin contre la polio à la société, ou on vit dans une société trop compliquée ?

CF: L’utilisation des vaccins est aussi un peu compliquée, mais passons. Bien sur qu’on pourrait. A titre personnel, la société paye mon salaire, et si je pouvais redonner à la société je le ferais. Il faut voir aussi que si l’argent des brevets peut être utilisé pour financer de la recherche et des universités, ça peut aussi être positif. Et il faut éviter que quelqu’un d’autre ne prenne l’idée non brevetée et la brevète pour faire de l’argent.

MRR: Dans ta recherche, tu fabriques des OGM.

CF: Tous les jours.

MRR: C’est un outil nécessaire, pratique, une limitation des fois, un souci ? Comment c’est vu au laboratoire ?

CF: C’est un outil essentiel sans lequel notre recherche ne pourrait pas être faite. A ma connaissance ça ne pose problème à personne, d’autant que ce sont des OGM qui restent en milieu confiné.

MRR: Tu penses que le public ou les poltiques voient la différence entre OGM dans un laboratoire de recherche et OGM dans des semences commerciales ?

CF: Oui. La preuve c’est qu’on a voté contre une initiative il y a quelques années qui voulait interdire de produire des OGM, mais pour une initiative pour un moratoire sur les cultures OGM (voir Wikipedia). Il faut ajouter que des applications comme la production d’insuline pour les patients par des bactéries sont bien acceptées. A nouveau, ça reste en mileu confiné, et en plus on est probablement plus sensibles dans nos latitudes aux problèmes de maladies comme le diabète qu’à des problèes de malnutrition pour lesquels on n’a pas d’expérience directe, pas de vécu (depuis quelques générations).

MRR: Est-ce qu’il y a quelque chose que tu voudrais ajouter ?

CF: J’insiste toujours sur un point : il faut juger la variété, pas le procédé. Si la meilleure façon de faire une variété est un OGM, je ne vois pas pourquoi il faudrait éliminer cette possibilité a priori.
J’ajoute un dernier point, qui me tient à coeur : pour nous, ces questions ne sont pas essentielles (pour le moment…), et si on n’utilise aucun OGM en Europe ce n’est pas grave. Mais quand on impose cette peur à des pays où l’on souffre de la faim (Wikipedia, BBC), ça devient obscène, je n’ai pas d’autre mot.

Page web du groupe du Prof Fankhauser : http://www.unil.ch/cig/home/menuinst/research/research-groups/prof-fankhauser.html

Un commentaire rapide sur le ton des commentaires : contrairement à mes billets de blog habituels, les collègues entrainés dans ces “dialogues” n’ont pas fait le choix actif de bloguer et d’interagir sur internet. Des commentaires trop agressifs ne vont que renforcer l’idée que cette interaction ne marche pas, et aller dans le sens contraire de dialogues constructifs. Donc merci de faire attention au ton.

14 réponses à “Dialogues #OGM : Christian Fankhauser, Professeur en génétique moléculaire des plantes

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