Dialogues #OGM : Christian Hardtke, Professeur en développement des plantes

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Brachypodium distachyon Bd21-3” by Neil Harris, University of Alberta – Own work. Licensed under CC BY-SA 3.0 via Wikimedia Commons.

(Ce dialogue s’inscrit dans une série, voir introduction dans ce billet.)

Marc Robinson-Rechavi (MRR): Salut et merci d’avoir accepté ce dialogue. Et d’autant plus merci de conduire le dialogue en français, qui n’est pas ta langue maternelle. Est-ce que tu peux s’il-te-plaît nous résumer en 3 phrases ta formation et ta carrière scientifique ?

CH: Ma formation est en biologie du développement et c’est plutot par hasard que j’ai commencé à travailler sur les plantes. J’ai fini mon doctorat sur cette thématique à Munich. Par la suite, j’ai fait un post-doc à l’université Yale aux Etats-Unis et suis devenu professeur à l’université McGill au Canada avant de rejoindre l’université de Lausanne en 2004. Ma recherche est centré sur les mécanismes moléculaires du développement végétal et leurs variations naturelles, avec un accent sur le développement du système racinaire.

MRR: D’où viens-tu en ce qui concerne les OGM ? Quelle était ta position de départ, et où en es-tu aujourd’hui ?

CH: Quand c’est sorti, je n’ai pas fait très attention, parce que je ne faisait pas de la recherche appliquée (toujours pas d’ailleurs !). Dans un deuxième temps, je l’ai considéré comme un outil très générique pour introduire des modifications génétiques d’une manière beaucoup plus ciblée que c’était possible avant. À vrai dire, j’étais surpris par l’ampleur et la disproportion que ce débat a atteint.

 MRR: Mais dans les discussions en personne et sur Twitter, tu sembles maintenant assez passioné parfois dans ta défense des OGM, non ?

CH: Je défends surtout la rigueur scientifique, et je suis effectivement énervé par la désinformation et la pseudo-science. Je pense qu’il faut discuter des OGM en considérant ce qu’ils sont et non basé sur des sophismes. ‘Get the facts right’ et après on peut discuter d’autres aspects, tel socio-culturels, économiques, etc.

 MRR: Qu’est ce que te dérange le plus dans le débat actuel ?

CH: En bref, l’étroitesse d’esprit et le faible niveau intellectuel. Une grande partie de la discussion porte sur de faux problèmes ou sur des diversions des vraies questions et utilise les OGM comme bouc emissaire. Il ne faut pas oublier qu’on parle d’une technique de modification génétique avec un potentiel d’applications assez diverses, mais aujourd’hui la discussion est fixée sur les toutes premières applications commerciales qui datent déjà de plus de 20 ans. “OGM”, ce n’est pas équivalent à une application spécifique, comme le nucléaire. C’est d’ailleurs pour ça que je n’aime pas le label “pro-OGM”, c’est trop simple d’esprit.

MRR: Tu parles d’autres applications, tu peux nous donner des exemples ?

CH: Certes, il y a une gamme d’applications agricoles, typiquement avec le but d’obtenir un rendement égal ou supérieur avec moins de “inputs”. Les efforts se concentrent aussi sur l’adaptation rapide de nos cultures aux conditions environnementales, voir au changement climatique. Par exemple, du maïs qui résiste mieux aux sêcheresses. Une importante application est aussi le développement rapide des variétés pour qu’elles résistent à de nouvelles souches de pathogènes. Mais il existe aussi des applications hors l’agriculture, par exemple au caractère humanitaire et sanitaire, comme le riz doré et la banane fortifiée en vitamine A, ou en développement durable, comme des plantes pour fabriquer des bio-plastiques. Finalement, il y a du potentiel dans le secteur de la santé. Par exemple, certains médicaments peuvent être produits de manière plus efficace et plus sûre dans des cellules végétales, y compris des vaccins. Notamment, beaucoup de ces applications ne nécessitent pas des grandes surfaces, il suffit d’un espace confiné.

MRR: Retournons aux OGM agricoles. Tu aimes à répéter que tu n’es pas un agronome, mais tout-de-même, en tant que biologiste du développement des plantes, tu comprends mieux que la plupart des gens les contraintes, non ?

CH: C’est vrai que j’ai une bonne compréhension des contraintes génétiques, par exemple pourquoi il est très difficile d’obtenir des cultures améliorées, résistantes ou adaptées d’une manière conventionnelle ; ou pourquoi nous avons besoin de semences hybrides pour certaines cultures, semences qui ne peuvent être produites en quantité suffisante que de manière industrielle. Mais au final, j’aimerais qu’on offre toute la gamme des solutions aux spécialistes de l’agriculture et que l’on les laisse décider qu’elle est la meilleure solution pratique selon le contexte. Par exemple, il y a probablement des cas et des endroits où un certain OGM serait la meilleure solution, et des cas où il ne sera pas adapté.

MRR: Donc, tu aimerais que ce soient les agronomes qui décident ?

CH: J’ai peur qu’en Europe, les agronomes soient eux-mêmes désorientés dans le débat. Mais à un certain moment, si une évaluation rationelle d’OGM fait partie de leur formation, oui, il faut faire confiance aux spécialistes. D’ailleurs, je pense que les gens devraient avoir plus de respect pour la complexité et la performance du système agricole. Quelque part c’est un caprice de penser qu’on peut ignorer les besoins et les compétences des paysans et du système agricole, tout en mangeant à sa faim. Au final, l’agriculture moderne nécessite une très bonne connaissance des outils utilisés, par exemple quand, comment, où et combien d’engrais ou de pesticides devrait-on appliquer ? Par mes interactions avec des gens du monde agricole, je retiens que l’application ferme des “Good Agricultural Practices” est l’étape principale pour une agriculture durable, surtout aux pays en voie de développement. La même chose est vraie pour les OGM. Il faut comprendre comment les cultiver et suivre les indications.

MRR: Une agriculture durable, ce ne serait pas une agriculture “bio” ?

CH: Je ne pense pas que faire volte-face soit une solution. D’un côté, il y a certains aspects positifs du “bio”, comme la volonté de réduire l’utilisation des pesticides et des engrais; mais pour moi, ceci fait simplement partie des “Good Agricultural Practices”. D’un autre côté, l’agriculture “bio” utilise des pratiques anciennes en prétendant que c’est durable, voir meilleur pour la santé. Je trouve le retour de ces méthodes plutôt inquiétant, comme par exemple l’utilisation du cuivre comme fongicide ou des pesticides “naturels” comme le rotenone. Il me semble que le public n’est pas assez inquiet des conséquences sanitaires d’un retour “à l’ancienne” (voir l’épidémie d’E. coli entérohémorragique en 2011). Je pense que l’agriculture “bio” sert une clientèle qui s’offre un romantisme agricole, ce qui est possible seulement parce que l’Europe, elle, s’offre le luxe de délocaliser une importante partie de la production agricole primaire à l’éxtérieur. Cela signifie qu’à l’heure actuelle l’Europe et la Suisse sont importateurs nets de nourriture, pas forcément en valeur monétaire (le vin vaut plus que le riz), mais en calories.

MRR: Donc, tu dis que l’Europe utilise les terres cultivées ailleurs ?

CH: Oui, indiréctement. À mon avis, il faudrait utiliser nos espaces déjà cultivés de manière la plus efficace possible pour protéger l’environnement, ici et ailleurs. Seulement une agriculture à haut rendement évitera que les endroits sauvages qu’il nous reste soient touchés, tout en nourrissant une population globale croissante (sans laquelle, j’avoue, peut-être nous n’aurions pas cette discussion). Nous n’avons pas le choix, nous avons déjà presque atteint la limite du “safe operating space” en terres cultivées.

MRR: Parmi les biologistes moléculaires des plantes, on rencontre souvent des positions assez fortes “pro-OGM”. A quoi est-ce que tu penses que c’est dû ?

CH: Ils sont “pro-OGM” parce qu’ils comprennent ce que c’est au niveau génétique, au niveau moléculaire, que c’est finalement rien de spécial. Qu’en fait, c’est simplement un outil d’introduction de modifications génétiques d’une manière beaucoup plus précise, au lieu de la méthode aléatoire que nous avons utilisée depuis des milliers d’années (voir par exemple cette discussion ici sur l’historique et la biodiversité des semences).

MRR: Peut-tu t’imaginer d’être impliqué dans la production d’une plante OGM à fin appliquée ?

CH: Je ne pense pas que ce soit mon rôle. Personnellement, en tant qu’universitaire, j’ai toujours eu la chance d’être au dessus du débat, d’avoir toujours un financement purement académique. Je suis assez occupé par l’enseignement de la biologie et la recherche fondamentale, que je considère comme ma contribution principale, quelque part plutôt culturelle. L’agrandissement de notre savoir, sa diffusion et son enseignement, c’est ça, la tâche d’une université. Certes, nous avons des fois des résultats d’un certain interêt appliqué (par exemple, comment certaines plantes s’adaptent-elles au sol trop acide ?), mais c’est difficile pour nous de les exploiter, même de manière non-transgénique, nous n’avons pas les moyens.

MRR: Et comment expliques-tu la résistance du public aux OGM ?

CH: Le public n’est pas conscient de la réelle complexité de la production de la nourriture et il a une vision déformée des aspects écologiques et evolutifs. Il règne une certaine naïveté concernant les défis phytosanitaires, les contraintes génétiques des cultures et la biodiversité. Cela a rendu efficace la propagande des extrémistes. Les politiciens, notamment les Verts, se sont laissés séduire par ces extrémistes, voir par des imposteurs. Si le public et les politiciens comprennaient à quel point ces positions sont extrémistes, ils se rendraient compte que leurs propos sont des menaces pour notre société, pour notre sécurité alimentaire.

MRR: Mais on pourrait répondre que des paysans bio ou des militants de syndicats paysans comme la Confédération Paysanne de José Bové savent ce qu’est l’agriculture, non ?

CH: Dans chaque domaine on retrouve des personnes à contre-courant, sur le changement climatique comme sur le SIDA, etc. Certains savent profiter de la politisation des débats. En ce moment, le débat sur les OGM est dans une impasse à cause d’un mélange d’intérêts plus au moins cachés ; il y a les intérêts économiques des supermarchés, des multinationales agricoles, ou du secteur “bio” ; au niveau de certains états, l’interêt d’un protectionnisme agricole ; au niveau de l’environnementalisme fondamental, l’interêt d’imposer une idéologie pure. À un certain moment, le débat ne m’intéresse plus, il me reste à garantir que la science soit correcte et soit prise en considération dans les décisions politiques.

MRR: Alors quel serait ton mot de la fin pour le moment ? Ton message “take home” sur la biologie et les OGM ?

CH: Mon “take home” message, c’est que le génie génétique, c’est à dire la sélection des cultures selon nos besoins, est à la base de notre civilisation. Nous en faisons depuis des milliers d’années d’une manière aléatoire. La technique des OGM est seulement une manière de le faire d’une facon contrôlée, et nous en avons besoin. Elle n’est pas une application spécifique, mais un outil qui permettra toute une gamme d’applications, y compris, et peut-être surtout, pour le développement durable en agriculture et ailleurs. Ce qu’il faut, c’est évaluer les applications, et les produits cas par cas.

Page web du groupe du Prof Hardtke : http://www.unil.ch/hardtkelab

Prof Hardtke sur Twitter : @c_s_hardtke

Un commentaire rapide sur le ton des commentaires : contrairement à mes billets de blog habituels, les collègues entrainés dans ces “dialogues” n’ont pas fait le choix actif de bloguer et d’interagir sur internet. Des commentaires trop agressifs ne vont que renforcer l’idée que cette interaction ne marche pas, et aller dans le sens contraire de dialogues constructifs. Donc merci de faire attention au ton.

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image correspondant au commentaire de Christian ci-dessous :

épi de maïs souffrant de sécheresse

épi de maïs souffrant de sécheresse

21 réponses à “Dialogues #OGM : Christian Hardtke, Professeur en développement des plantes

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