Dialogues #OGM : Antoine Guisan, Professeur en écologie spatiale

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Val Trupchun” by Earth explorerOwn work. Licensed under Public domain via Wikimedia Commons.

(Ce dialogue s’inscrit dans une série, voir introduction dans ce billet.)

Marc Robinson-Rechavi (MRR): Salut, et merci d’avoir accepté ce dialogue. Est-ce que tu peux s’il-te-plaît nous résumer en 3 phrases ta formation et ta carrière scientifique ?

Antoine Guisan (AG): Salut ! Licence et diplôme (écotoxicologie lacustre) de Biologie à l’Université de Genève, puis thèse au Conservatoire botanique de Genève sur des modèles de distribution de plantes en milieu alpin, et suite de ma carrière dans le même domaine. Postdoc à Stanford (USA), 3,5 ans comme collaborateur scientifique au centre Suisse de Cartographie de la Faune à Neuchâtel et finalement à l’UNIL depuis 2001 (Prof. assistant puis associé).

MRR: D’où viens-tu en ce qui concerne les OGM ? Quelle était ta position de départ, et où en es-tu aujourd’hui ?

AG: Aucun background dans le domaine des OGMs. Aucune expérience professionnelle en génétique en tant que telle. Premières confrontations avec les problématiques d’OGM durant ma thèse, mais aucune implication directe dans mes projets ou enseignements. J’aborde plutôt cette problématique comme un citoyen connaissant la biologie (mais peu spécialisé en génétique) que comme un spécialiste du domaine. Quelques confrontations lors de forums à travers l’académie des sciences, où j’ai été président de la section V (Biologie ; maintenant disparue) de 2002 à 2004 environ, ou à travers la recherche d’autres collègues dans des programmes communs (par exemple le NCCR Plant Survival, Université de Neuchatel).

MRR: Bon là au départ on est sur la même longueur d’ondes, n’étant moi-même pas spécialiste non plus (voir Podcast). Tu peux nous expliquer en quoi consistait cette section à l’académie, et quel était ton rôle ?

AG: L’académie des sciences naturelles était anciennement organisée en sections par grand domaines scientifiques (biologie, chimie, physique, ..), dont le rôle était de chapeauter toutes les activités de l’académie en lien avec le domaine concerné. L’académie fédère toutes les sociétés naturelles locales et régionales en Suisse, et donc principalement l’attribution de crédits, l’organisation d’activités scientifiques (workshop, conférence, ..), la coordination scientifique, et le lien avec l’éducation et le grand public.

MRR: Et là-dedans, tu as eu affaire aux OGM ?

AG: Il y a eu à un moment donné création de structures internes ou transversales aux sections, les forums. L’un d’eux était le forum génétique, précisément orienté sur le débat autour du génie génétique. Mais je n’y ai pas participé activement, seulement assisté (depuis le public) à un ou deux débats. J’ai été plus impliqué dans le forum sur la biodiversité, qui est encore actif aujourd’hui.

MRR: On n’a pas encore vraiment abordé la question des OGM, là. 😉 Je sais que tu es assez critique, est-ce que tu peux nous donner tes critiques principales stp ?

AG: Je reste effectivement assez critique sur certains points. Mes critiques portent sur deux axes, l’un politico-éthique, l’autre plus scientifique (ou du moins politique des sciences). L’aspect éthique rejoint les questions posées par plusieurs ONG sociales et/ou environnementales, sur l’utilisation faites pas certaines multinationales des développements liés aux OGM, notamment sur la dépendence dans laquelle tombent certains agriculteurs notamment de pays en développement, sur la nécessité de cette technologie pour résoudre certains problèmes de nutritions dans le monde et sur la problématique des brevets sur le vivant. Le grand public est – à mon sens – très mal informé sur ces questions et le rôle des gouvernements est ambigu. Sur cette question, je me positionne surtout comme citoyen interpelé, moins comme biologiste. J’aimerais juste comme citoyen que ces questions soient abordées frontalement par les scientifiques, les gouvernements et l’ONU, et que des limites claires soient établies, notamment sur les brevets liés au vivant (auquel je suis plutôt opposé sur le principe).

MRR: En très bref, si un OGM existait sans brevet, sans implication privée, et dévelopé en toute transparence, est-ce que ces aspects-là du problème seraient levés pour toi ?

AG: Oui, ces aspects seraient pour moi réglés. Mais d’autres pourraient subsister, ce qui m’amène au 2ème axe critique. Celui de notre connaissance sur les conséquences possibles de la dissémination d’OGM dans les milieux naturels. La question qui se pose est : investit-t-on autant dans l’évaluation des conséquences des OGMs sur la santé et les impacts potentiels sur les écosystèmes que dans leur développement ? A mon sens, une société responsable devrait évaluer tous les aspects potentiellement nefastes des OGMs avant de procéder à des cultures à grande échelle. Je ne vois pourtant pas beaucoup de recherches publiées dans la litérature scientifique sur ces impacts potentiels, du moins dans la litérature que je connais (écologie, biogéographie).

MRR: Alors pour moi tes inquiétudes posent une question : qu’est-ce qui est spécifique aux OGM dans ces soucis, par rapport à des hybrides ou des mutants ?

AG: Peux-tu préciser d’abord ce que tu entends par hybrides ou mutants ? Naturels ou sélectionnés par l’homme ?

MRR: Ici j’entends développés par l’homme.

AG: D’une manière générale, le principe de précaution auquel je faisais référence devrait aussi s’appliquer à ces organismes.

MRR: Alors pour être provocateur, a-t-on besoin de réglements sur les OGM, ou sur tous les développements en agronomie ? Les OGM doivent-ils avoir des règles séparées ?
Pour être clair, en Suisse je vois des “villages sans OGM”, je ne vois pas de “villages sans hybrides” ou “sans graines brevetées” ou “sans variétés récemment introduites”. Cette classification fait-elle sens pour toi ?

AG: Je ne savais pas qu’il y avait de telles appellations. Je ne veux pas entrer dans ce débat précis. Mais je dirais à nouveau que nous devrions être prudents sur tout ce qui peut potentiellement amener des effets négatifs sur l’environnement. Je préférerais qu’on aille moins vite sur certains de ces développements agronomiques au bénéfice d’une meilleure compréhension et maitrise de leurs effets en milieu naturel ou sur la santé humaine.

MRR: Là je vois un point potentiellement important : un avantage de la technologie OGM pour ses défenseurs est qu’elle permet de faire plus rapidement ce qui prendrait très longtemps sinon. Donc ton souci est qu’en permettant cette accélération, on a moins de temps pour considérer les conséquences ?

AG : Oui, je suis effectivement inquiet de certaines conséquences nefastes. Beaucoup d’atteintes à l’environnement aujourd’hui résultent de développements qui étaient initialement positifs pour les sociétés humaines. Nous devrions apprendre de ces expériences passées et devenir plus “précautionneux”, et cela s’applique au génie génétique et autres biotechnologies, comme le contrôle biologique (souvent des insectes) de certaines plantes envahissantes. Il s’agit souvent de domaines où des développements économiques sont possibles et ces technologies sont reprises par des multinationales.

MRR: Au fond, ton souci principal n’est pas spécifique aux OGM, mais plutôt sur l’interface science-société au niveau des innovations et des risques. Est-ce que tu peux nous donner quelques pistes qui te paraissent aller dans le bon sens en ce qui concerne cette question au sens large ?

AG: Oui, c’est exactement ça. Je pense que la science produit plus vite qu’elle ne peut être évaluée et surtout synthétisée. Nous avons, je pense, passé un cap il y a quelques années en termes de production scientifique, avec un nombre de journaux et d’articles publiés toujours plus grand. Il en résulte parfois (cela dépend bien sûr du domaine) une difficulté à synthétiser toute l’information scientifique pour répondre à une question donnée. Nous sommes donc à un tournant dans notre manière d’apréhender la science comme outil pour la société : nous devrions investir désormais plus dans la synthèse – ou on parle parfois de “traduction” – de la science pour répondre aux questionnements de la société, comme typiquement le cas des OGM en milieu naturel. Des initiatives commencent à voir le jour pour synthétiser la science, comme c’est le cas en conservation, un domaine que je connais mieux. Un exemple est http://www.environmentalevidence.org, un organisme anglais à vocation internationale qui compile des rapports de synthèse sur diverses questions environnementales. Mais les moyens sont malheureusement encore très limités pour ce type d’activité de synthèse. Cette question du manque de “traducteurs”, ou “médiateurs” entre science et société touche d’ailleurs aussi mon domaine de recherche, un sujet que j’ai abordé très directement dans un de mes derniers articles dans Ecology Letters.

MRR: Alors quel serait ton mot de la fin pour le moment ? Ton “take home”message sur biologie et OGM ?

AG: Exercice toujours difficile! Mais je souhaiterais avant tout un meilleur dialogue entre science et société. Les scientifiques doivent comprendre les craintes des citoyens, et mieux expliquer les bénéfices mais aussi les risques liés aux développements scientifiques. Il faut savoir reconnaitre que la science a amené beaucoup de bon, mais qu’elle a aussi été à de multiples reprises détournée à de mauvaises fins. Et les citoyens et décideurs devraient apprendre à mieux consulter les scientifiques et leur littérature. Mais pour ce dernier point, on en revient à la question de synthétiser et vulgariser le flot grandissant d’informations fournies chaque année. On a plus que jamais besoin de “traducteurs” ou “médiateurs” entre science et société! Un nouveau job pour nos jeunes diplômés…?

Page web du groupe du Prof Guisan : http://www.unil.ch/ecospat/home.html

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