Dialogues #OGM : Nils Arrigo, Chercheur en évolution des plantes

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« Illustration Trollius europaeus0 ». Sous licence Public domain via Wikimedia Commons.

(Ce dialogue s’inscrit dans une série, voir introduction dans ce billet.)

Marc Robinson-Rechavi (MRR): Salut, et merci d’avoir accepté ce dialogue. Est-ce que tu peux s’il-te-plaît nous résumer en 3 phrases ta formation et ta carrière scientifique ?

Nils Arrigo (NA): Master en biologie a l’Université de Neuchatel, suivi d’une thèse en botanique dans le cadre du PNR 59 “Risques et bénéfices associes aux OGM”. Notre projet visait a évaluer le risques qu’un transgène passe dans la flore sauvage; par le biais de croisements avec des espèces apparentées. Notre modèle d’étude était le blé, une espèce très autogame (qui s’autopollinise), ce qui laissait présager des risques limités en terme de fuites. Cependant, on a montres que des gènes du blé pouvait passer facilement et assez souvent chez Aegilops, un groupe de céréales apparentées. Nos études ne contenaient pas de blé OGM, mais se basaient sur des cultivars standards (ce qui n’enlève rien a la validité des résultats). (Publications dans Evolutionary Applications et dans Journal of Evolutionary Biology, montrant notamment que tous les génomes ne se transmettent pas avec la même probabilité.)

J’ai ensuite fait un postdoc [travail de recherche post-thèse permettant de se compléter sa formation et aquérir de l’expérience] aux USA, sur la génomique d’un Lycophyte, puis un autre postdoc a l’Université de Lausanne sur la phylogéographie du trolle d’Europe, ainsi qu’une étude sur les conséquences évolutives de l’hybridation. Je démarre en Octobre un projet de trois ans en tant que Group Leader sur l’introgression adaptative (à savoir le transfert de gènes qui ont un effet sur la fitness [survie et reproduction], entre espèces apparentées, via hybridation), dans le cadre d’une expérience d’évolution expérimentale sur la moutarde noire (Brassica nigra).

MRR: D’où viens-tu en ce qui concerne les OGM ? Quelle était ta position de départ, et où en es-tu aujourd’hui ? Si t’as accepté ce sujet de thèse, tu devais avoir une idée au départ, non ?

NA: A priori, plutôt négatif du fait qu’on se focalisait sur l’un des risques potentiels de cette technologie (voir PNR59 pour avoir un aperçu plus large des questions soulevées), mais tout en restant si possible objectif, en basant mes opinions sur des données. Maintenant, je suis plus nuancé ; en ce qui concerne la technique OGM, pour ce qui est de la qualité des produits ou des cultivars je pense qu’il n’y pas de souci particulier par rapport à du conventionnel (pour peu que les conditions de culture soient comparables ; cela ne s’applique pas a des cultures type Roundup-Ready, qui de mon point de vue naïf, pourraient aboutir à des taux plus eleves de résidus que des produits conventionnels ; mais cela demanderait d’aller plus en profondeur dans les études comparatives existantes). Cela dit, je trouve que la majorité des applications mise en oeuvre jusqu’ici (notamment Roundup-ready et Bt) sont un peu frustantes ; dans le sens qu’elles retombent dans les problèmes connus et récurrents des résistances aux produits phytosanitaires. J’aurais espéré qu’au vu du potentiel de cette technique, on vise des produits plus aboutis en termes d’exploitation durable. On aurait aussi pu aller chercher des traits bien plus intéressants dans les cultivars traditionnels et les espèces sauvages (i.e. mieux exploiter la standing variation).

MRR: Est-ce que tu vois des applications qui seraient au contraire positives de la technologie OGM, en cours de réalisation ou potentielles ? Quel serait ton OGM rêvé, ou aucun ?

NA: Elargir les champs d’application des cultivars actuels, par exemple en augmentant leur tolérance aux facteurs environnementaux (climat, sols) qui permette de les cultiver dans des conditions pour le moment inaccessibles. Cela dit, ce type de traits auraient un potentiel adaptatif fort en conditions naturelles, ce qui aggraverait la problématique des fuites dans la flore sauvage (qui peut introduire des problématiques de plantes envahissantes, etc). Des traits du type résistance contre les pathogènes et autres pestes poseraient le même problème. Il faudrait que le trait d’intérêt n’ait qu’un faible avantage évolutif en milieu naturel. Par exemple, des traits qui améliorent les qualités nutritives d’un cultivar seraient intéressants.

MRR: Le riz doré ?

NA: Par exemple oui, je pense que celui-ci part a priori une bonne idée.

MRR: Y a-t-il une ifférence de risque de diffusion d’un transgène à d’autres plantes, par rapport au risque de diffusion d’autres gènes ? (Peut-être dans leurs espèces d’origine, peut-être des versions plus performantes obtenues par mutagenèse et sélection…)

NA: En soi, ils n’ont rien de spécial si ce n’est de contenir un transgène, qui du reste peut être utilise comme traceur (ce qui permet de quantifier les fuites vers la flore sauvage et autres cultivars). Pour ce qui est des risques de transfert, ils sont, a priori, du même ordre que pour ceux poses par des cultivars standards (exemple de cultivars importes d’un autre continent, de variétés obtenues par mutagenèse qui amèneraient des allèles nouveaux, dont le potentiel de “fuite” est identique a celui d’un transgène ; le point important étant leur potentiel adaptatif dans l’environnement où on les fait pousser). Ce qui est spécifique au transgénique, c’est tout ce qui a trait aux brevets et royalties ; il est vraiment difficile de prévenir des fuites vers la flore locale (quand elle est compatible) et les champs avoisinants. On ne peut pas prétendre a un confinement du transgène qui soit absolu, et cela doit être pris en compte dans le cadre juridique. Cette question doit aussi être prise dans son contexte géographique : les fuites vers la flore sauvage ne peuvent se faire que dans les régions ou l’on trouve des espèces suffisamment apparentées, soit souvent sur les continents d’origine des cultivars. Ainsi, cultiver du maïs OGM en Europe, du riz et du blé OGM aux USA, sont moins problématiques (tant qu’aucune espèce apparentée n’y est présente : les egilopes, très proches du blé et d’origine méditerranéenne, sont devenues envahissantes aux USA). (Discuté dans un chapitre du livre Gene Green Technology)

MRR: Mais pour insister, on ne peut pas obtenir un confinement absolu d’une variété non OGM non plus, et un non OGM peut être breveté ou devoir des royalties. Quelle différence ?

NA: Pour cela il n’a aucune différence ; les croisements se font indépendamment de l’origine (conventionnel ou OGM) du cultivar.

MRR: OK, c’est clair.

Alors quel serait ton mot de la fin pour le moment ? Ton  “take home” message sur biologie et OGM ?

NA: Je dirais qu’en elle-même, la technique OGM n’est pas plus beaucoup problématique que d’autres stratégies mises en oeuvre pour obtenir de nouveaux cultivars (mutagenèse, hybridation avec les espèces sauvages). Ce qui peut effrayer, c’est la main-mise, réelle ou perçue, qu’ont les multinationales sur le commerce des semences. En ce sens la technologie OGM est perçue comme un outil de conquête, un peu emblématique, dont il faut se méfier. Que cette idée soit vraie ou non, une telle main-mise peut se faire avec des produits conventionnels, et c’est un aspect de la situation qui est tout autant inquiétant, mais dont les gens semblent moins se soucier.

A titre personnel, je me questionne quant au potentiel réel des OGMs en tant qu’unique source de nouveautés (ce que le débat pro / anti OGM, ainsi que le marketing agroalimentaire nous laissent penser). De fait, les cultivars traditionnels contiennent une diversité bien plus élevée, et cette dernière est probablement plus apte a apporter des solutions a un large spectre des problèmes de production actuels. Quantitativement, les cultivars traditionnels, ainsi que les espèces sauvages, représentent un réservoir de variation énorme et que l’on peut tout autant exploiter. C’est peut-être bien dans ce domaine que la transgenèse offrira les meilleurs débouchés : le transfert est plus rapide que par croisement puisqu’on ne doit pas passer par des dizaines de générations pour stabiliser une variété sur un phénotype d’intérêt, et le produit final est le même. Une telle stratégie serait du reste intéressante, puisqu’elle permettrait de mieux valoriser, et donc de mieux préserver la diversité existante (plutôt que de l’exclure et risquer sa perte si l’on s’en tient a une logique commerciale trop agressive). Pour finir, il serait important que de tels OGM, bases sur des traits existants, soient autant que possible libres de droits et retombent rapidement dans le domaine public.

Publications de Nils Arrigo : http://scholar.google.com/citations?user=BEA01m8AAAAJ&hl=en&oi=ao

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