Pourquoi est-ce que l’étude #Seralini sur les #OGM m’énerve ?

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Le dimanche 7 octobre j’ai eu un échange intéressant à propos des OGM sur Twitter, échange sur lequel je voudrais revenir ici.

L’échange proprement dit a démarré lorsque j’ai découvert et twitté une pétition demandant la diffusion des données de l’étude célèbre de Séralini avec les rats à tumeur. J’ai eu une réponse rapide de « @BEBIO« . J’ai essayé de répondre de manière constructive (je vous laisse juger), et bien m’en a pris, nous avons eu un échange intéressant. Le voici, avec mes tweets en noir et ceux de @BEBIO en vert (et les liens en bleu) (si vous n’avez pas l’habitude de twitter : @BEBIO veut dire que je m’adresse à eux, et réciproquement @marc_rr ils s’adressent à moi) :

Scientists petition to #Seralini: relase your #GMO data ipetitions.com/petition/dr-se… #OGM #openscience

@marc_rr #OGM Un scientifique n’ayant pas critiqué la « rigueur » des études Monsanto, ne peut-être crédible à critiquer celle du CRIIGEN

@BEBIO chiche, envoyez-moi un lien vers une étude #OGM aussi mal faite que celle de #Seralini. Je la critique volontiers.

@BEBIO Et je suis favorable à la transparence en sciences dans tous les cas : toutsepassecommesi.cafe-sciences.org/2012/06/01/tou…. Pas comme #Seralini apparemment.

@BEBIO Oh et pourquoi demander à voir les données est-il vu comme « être critique » ? C’est une procédure normale en sciences. #Seralini #OGM

@marc_rr #OGM Malheureusement, Monsanto refuse de publier ses données. Cependant, ce qui en ai paru est avec 10 rats et sur 90 jours. QED

@marc_rr Demander la transparence partout et pour toutes les études #OGM est normal. Si c’est ce que vous demandez, nous sommes d’accord.

@marc_rr Le cas des chercheurs s’étant attaqués aux #OGM sans prendre l’opinion public à témoin permet de comprendre le choix de #SERALINI

@marc_rr Un article dont je ne partage pas certaines affirmations, mais qui est intellectuellement de bonne tenue agrobiosciences.org/IMG/pdf/OGM_Go…

@BEBIO Merci, très interessant. Et merci pour cet échange constructif. J’essayerais de donner suite sur mon blog, >140 char nécessaires.

@marc_rr Vu. Je lirai ça avec intérêt … a défaut d’être forcément d’accord avec vous. 😉

Alors, quelques commentaires complémentaires donc. (Finalement ce billet est devenu très long, je m’en excuse.)

Je me permets d’abord de noter que personne n’a répondu à mon « chiche ». Pas le moindre lien vers une étude aussi mal faite que celle de Séralini (on a twitté avec le hashtag très utilisé #OGM, y a forcément du monde qui a lu mon message). Je ne pense pas en fait que ce soit dû à ce qu’il n’y ai pas de tels exemples (ou pas uniquement), mais plutôt que ça illustre que les personnes qui critiquent les OGM ne lisent généralement pas la litérature scientifique, et donc d’une part n’ont pas d’exemples à me donner, et d’autre part n’ont pas de références contre lesquelles comparer l’étude de Séralini et al., qui leur permettraient de voir qu’elle est réellement de très mauvaise qualité.

Ensuite, la remarque de départ pose la question : pourquoi est-ce que de nombreux scientifiques, dont je suis, sont si énervés contre cette étude ? Pourquoi pas contre les autres ? C’est une question tout-à-fait légitime.

Nous essayons de faire de la bonne science. C’est beaucoup de travail. Vraiment. Je pense que c’est un point qui passe difficilement dans la vulgarisation parce que les détails sont chiants, mais ils sont critiques. On passe beaucoup de temps à essayer de faire des trous dans nos propres raisonnements, à comprendre les détails non seulement des méthodes qu’on utilise (détails pointus, ennuyeux pour le profane et parfois pour nous, mais souvent critiques je me répète), mais aussi des méthodes dont sont issus les résultats sur lesquels on s’appuie, on critique nos propres plans expérimentaux (contrôles, nombre d’échantillons, biais dans la répartition, etc), et quand on a les résultats on ne leur fait pas confiance, on les revérifie, on cherche à montrer qu’on s’est probablement trompé (ou quand on est comme moi vieux chef, on cherche à montrer que le doctorant s’est trompé…), puis finalement on rédige nos résultats avec plein de conditionnels et de peut-être, avant de se faire casser par un expert méchant mais qui a souvent raison. Chercher la vérité sincèrement ça n’est pas facile, même si pour certains d’entre nous c’est amusant. Et à la fin, quand tout va bien, dans 99% des cas ce qu’on a montré c’est un détail chiant sur un sujet qui n’intéresse que nous. Mais c’est super important ! C’est ça la science, le diable est dans les détails.

Après avoir fait tout ce boulot, certains d’entre nous essayent de communiquer notre passion, passion pour la vérité et le travail précautionneux qui accompagne sa recherche. C’est difficile, parce que c’est lent et plein de détails et de conditionnels.

Et là, paf, tout le monde fait que de parler d’un travail de merde, sans aucun contrôle, sans aucune statistique, qui baffoue toutes les règles les plus élémentaires de la recherche honnête. Sérieusement, tous les ans je gronde gentillement (j’essaye) des étudiants de master qui font moins d’erreurs que Séralini et compères. Et il faudrait se taire ? Parce que les résultats de la recherche nulle à chier, là, ils dérangent une méchante société ? Que dalle. Monsanto c’est pas des anges, c’est une grosse société privée qui cherche à gagner un max d’argent dans les limites de la légalité sensu stricto. Alors c’est sûr que s’ils peuvent tirer le fric d’un paysan ils vont le faire, et s’ils gagnent plus en poluant sans se faire attraper, il vont le faire. Mais ça ne veut pas dire que la recherche de Séralini soit correcte.

L’ennemi, ça n’est pas Monsanto, ça n’est pas les OGM, ça n’est pas le parti Vert ou un autre. L’ennemi c’est le mensonge, et son copain la demi-vérité malhonnête. Quel que soit le camp du menteur. Et la très grande majorité des scientifiques partage cette éthique. On est là pour chercher la vérité de manière honnête, rigoureuse, souvent chiante, rarement télégénique. On aimerait que tout le monde respecte la recherche de la vérité comme nous on le fait. (Aparté : vous avez vu les commentaires sur les débats Romney-Obama ? Qui a mieux parlé, a eu le plus d’assurance, blabla. Merde, est-ce qu’ils ont dit la vérité ça compte un peu des fois ? Bref.)

Et donc oui ça m’énerve, ça énerve beaucoup de scientifiques, quand des gens mentent au public et sont écoutés, sur des sujet de notre compétence, en mettant des blouses blanches et en se présentant comme scientifiques.

D’ailleurs j’en profite pour râler contre un autre truc favori des médias quand ils parlent de « science » : trouver un chercheur « atypique », « à contre-courant », la personne seule contre l’establishment. Ca sonne bien, ça fait de belles histoires, et ça recouvre presque toujours de la « science » inexacte. Il y a une image que j’ai du mal à comprendre, c’est celle que les scientifiques sont conservateurs. On rêve tous de montrer que ce qu’on a appris à la fac c’est faux ! Et si on y arrive, c’est la gloire ! Mais en général on n’y arrive pas, non seulement parce qu’on est pas assez bons, mais aussi parce qu’à force de tout tester et tout bétonner depuis des générations, y a quand même beaucoup de choses correctes en science. Alors dans un sens on est conservateurs, oui : si on nous montre un résultat ou une conclusion surprenante, on veut beaucoup d’évidence, beaucoup de tests, avant de le croire. Mais dans un sens plus profond, non : on espère toujours avoir tort, on espère montrer que les pseudogènes ont une fonction et que le même gène dans l’autre espèce a une fonction différente. Mais le montrer vraiment, pas juste le dire.

Et donc montrer, c’est aussi montrer ses données pour que les autres puissent vérifier. C’est élémentaire. Vous me direz, Monsanto ne montrent pas. D’abord, si, ils montrent aux autorités de contrôle qui doivent pouvoir vérifier. Ensuite, si le voisin travaille mal ça n’est pas une raison pour faire pareil ; Séralini etc sont sensés être meilleurs que Monsanto, non ? Sinon c’est quoi l’intérêt ? Mentir plus fort ? Enfin, y a plein d’études non Monsanto qui étudient ces plantes et cet herbicide. C’est à ces scientifiques que Séralini doit ses données.

Oui je suis énervé. Y a de quoi. Comme l’a dit très justement un collègue, dire des choses fausses demande peu d’énergie, montrer qu’elles sont fausses en demande beaucoup. Les mensonges sur les vaccins donnant l’autisme ont dérouté des millions d’euros/dollars/etc depuis la recherche biomédicale utile vers des contrôles inutiles pour démontrer à de multiples reprises que non, les vaccins ne causent pas l’autisme. Pendant ce temps, les conspirationistes ne sont jamais convaincus, et on ne fait pas de la recherche sur des sujets pertinents. Là ça va faire pareil, vous allez voir. On va détourner de l’argent qui pourrait améliorer les cultures pour les paysans pauvres qui manquent de vitamines, ou qui pourrait redonner du goût à nos légumes, ou qui pourrait tester les doses dangereuses de produits vraiment à risques, et on va répliquer plein de fois (mais mieux) les études mal faites de Séralini. Et quand on ne trouvera rien, ce à quoi on s’attend parce qu’on connaît les mécanismes moléculaires en jeu, les anti-OGM n’y croiront pas et crieront au complot.

Et à plus court terme, pour nous autres scientifiques démontrer toutes les erreurs dans l’étude de Séralini nous demande du temps et de l’énergie qu’on ferait mieux de consacrer à autre chose. Alors on va me repprocher de ne pas expliquer les problèmes ici. C’est que c’est fait ailleurs : Tom Roud, Bacterioblog et encore, Philippe Julien, pour ne citer que ceux du C@fé des sciences.

Qui a perdu dans cette histoire ?

  • Les scientifiques, dont le travail est mal représenté, calomnié, et qui auront du mal à communiquer sur des résultats pertinents quand il y en aura.
  • Les militants écolos, qui creusent un fossé entre eux et les scientifiques dont beaucoup sont (étaient ?) a priori de sensibilité proche.
  • Séralini et amis, qui ont perdu toute crédibilité auprès de leurs confrères.
  • Les journalistes scientifiques sérieux, qui essayent d’expliquer le fond des choses par-dessus le fracas ambiant.
  • Les personnes et l’environnement pouvant bénéficier d’OGM bien faits.

Qui a gagné ?

  • Monsanto, qui avec des ennemis pareils n’a pas besoin d’amis. Le jour où il y aura un résultat réellement embarassant pour eux (et ça arrivera, ils sont gros et ont plein de produits), il auront beau jeu de rappeler ce fiasco.
  • Les journalistes pas sérieux, qui ont vendu plein de journaux.
  • Ceux des militants écologistes qui s’en fichent des scientifiques de toutes façons.
  • Séralini et amis, qui vont vendre plein de livres et de films (oui ils ont perdu comme scientifiques, ils ont gagné comme personnages publics).

Au fait, le lien à l’entretien avec Olivier Godard est très intéressant, mais ne change pas le fond de ce que j’avais à dire. Qui ne tenait pas tout-à-fait dans 140 caractères.

Mise à jour : j’ai rajouté des liens vers l’excellent billet « Quand l’alterjournalisme rencontre l’alterscience« . Et si vous avez le temps, écoutez Denis Duboule sur l’évaluation réellement scientifique des OGM.

35 réponses à “Pourquoi est-ce que l’étude #Seralini sur les #OGM m’énerve ?

  1. Ping : Impressions subjectives sur la perception des #OGM, via Twitter | Tout se passe comme si

  2. Ping : Signer une pétition contre le chalutage en eau profonde : que dit la litérature scientifique ? | Tout se passe comme si

  3. Ping : C’est parti pour gacher de l’argent sur la réplication des expériences de #Seralini sur les #OGM | Tout se passe comme si

  4. Ping : Pourquoi je kiffe la science | Tout se passe comme si

  5. Ping : ADN de Big Foot : comment être critique de la pseudo-science sans être méprisant ? | Tout se passe comme si

  6. Ping : M. Pierre-Henri Gouyon m’insulte et insulte mes collègues (#OGM #Seralini) | Tout se passe comme si

  7. Ping : Critique de deux articles pro-#OGM qu’on m’a signalé | Tout se passe comme si

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