Races et génétique, c’est reparti

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Bon alors on a droit à ce débat à intervalles réguliers : tous les humains ne sont pas identiques, donc y a-t-il du vrai dans la notion de races humaines ? Si vous dites « non », vous êtes surement un horrible censeur de la science au nom du politiquement correct. Si vous dites « oui », vous êtes un surement un affreux eugéniste, prêt à réveiller les mânes d’Hitler.

La discussion est repartie récemment suite à des billets sur plusieurs blogs scientifiques anglophones. (OK récemment c’est tout relatif, j’ai eu un peu de boulot ces derniers temps, alors cette note a pris du retard. Bref.) Le point de départ est un article dans American Scientist, qui commente très positivement deux livres récents sur la notion de race et le racisme à la lumière de la génétique moderne. Le biologiste évolutif Jerry Coyne, spécialiste de la spéciation, Professeur à l’Université de Chicago, et très actif sur internet, a rebondi pour dire que tout ça c’est des bétises, et, je cite :

the subject of human races, or even the idea that they exist, has become taboo.  And this despite the palpable morphological differences between human groups—differences that must be based on genetic differences and would, if seen in other species, lead to their classification as either races or subspecies

Pour un tabou, je trouve que c’est fou ce qu’on en parle souvent. C’est comme les misogynes qui se plaignent qu’ils n’ont plus le droit des parler des différences hommes-femmes, mais qu’est-ce qu’on les entend. Bref, revenons à nos moutons.

Donc l’argument de Coyne, c’est que :

  • il existe des différences visibles entre humains de différentes origines géographiques, ce qui suffirait souvent à définir des races dans une espèce animale quelconque (il donne l’exemple de pelages de souris) ;
  • il existe des différences génétiques entre individus humains ;
  • point important, ces différences sont structurées géographiquement.

Un autre point important qu’il note, c’est que la structuration géographique se voit à différents niveaux de résolution, et donc qu’il n’y a pas un nombre clairement défini de races, mais plein de races emboîtées. C’est illustré par les figures ci-dessous :

Ce sont des analyses de structure de génétique de populations humaines, prises de l’article Genetic Structure of Human Populations (Rosenberg et al 2002, accès payant). Dans ces analyses, il faut spécifier à l’avance combien de groupes on veut détecter. Quand on spécifie K=4 groupes pour un échantillon d’humains d’un peu partout, on trouve des groupes africain, européen, asiatique et amérindien. Mais si on spécifie K=5 groupes pour le Proche-Orient, on sépare les bédouins des druzes etc.

A ce point, je note que si la notion de « races » inclut la différence entre palestiniens, druzes et bédouins, je ne suis pas sur que ça soit une notion très utile. On peut sous-diviser à l’infini. Il existe des traits spécifiques dans une famille, même qu’on sait faire des tests de paternité. Et alors ? Le problème récurent c’est que dès que l’on utilise le mot « races » pour les humains, les gens projettent dessus tout l’héritage des races en tant que construction sociales, et donc du racisme. Quand je dis construction sociale, aux Etats-Unis les latinos sont séparés des « caucasiens » (blancs), alors qu’en Europe ils seraient inclus, par contre les arabes sont inclus dans les caucasiens, alors qu’ils sont victimes de racisme en Europe. A la fin du 19ème, des gens très sérieux démontraient que la race irlandaise était inférieure. Je ne sais pas si même le KKK parle encore d’une race irlandaise.

Dans un deuxième billet le lendemain, Coyne s’appuie sur un article plus récent, et d’ailleurs excellent, Genes mirror geography within Europe (Novembre et al. 2008, gratuit d’accès). Dans cet article, plus de 500’000 variations dans le génome ont été compilées pour plus de 3000 personnes venant de toute l’Europe. Seules ont été inclues des personnes dont les 4 grands-parents viennent de la même région. Le résultat super cool est montré dans la figure ci-dessous :

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Le nuage de points colorés montre une classification des génotypes (variations dans le génome) des européens. Les couleurs correspondent aux pays d’origine. Il est important de noter que la méthode de classification est basée uniquement sur les génotypes, pas sur l’information géographique. Et pourtant elle récupère une excellente carte d’Europe. Les personnes qui viennent du même endroit ont presque le même génome, les personnes qui viennent d’endroits proches ont des génomes proches, les personnes qui viennent d’endroits éloignés ont des génomes éloignés. Qui plus est, sur la base du génotype on peut prévoir avec une bonne précision l’origine géographique d’une personne (rappel : ce sont des personnes dont les 4 grands-parents viennent du même endroit).

Coyne note que :

It doesn’t really bear on the question of “races”—except showing that discrete racial groups don’t exist in Europe—but it does show that you can do a pretty good job telling where people came from by looking at their DNA

Pourquoi ? Parce que quand la méthode n’impose pas de trouver des groupes discrets, on n’en trouve pas. Ce que l’on trouve, c’est une variation continue liée à la géographie. D’après beaucoup de commentateurs de ses billets (et d’après moi), c’est ce que l’on attend en l’absence de races.

Sur son blog Sandwalk, le biochimiste Larry Moran commente dans le même sens que Coyne, tandis que sur le blog anti-créationiste Panda’s Thumb, Nick Matzke soutient qu’il existe de la varation géographique structurée, mais pas de races.

Pour moi le meilleur jugement était dans les commentaires au billet de Moran par un certain JW Mason. Répondant au commentaire :

nobody–NOBODY–is arguing for an old-school typological or « discrete » race concept, OK?

Il a écrit :

No, not OK.

In common discourse, that is exactly what the word « race » means. If you are talking to e.g. the readership of Scientific American (the audience specified here) and you say « race exists, » what you mean is that « race [in the sense that lay Americans use it, i.e. of discrete distinct races] exists. » If you want to talk about other distinctions between populations of human beings, quite different from the general meaning of the word race, you should adopt a different word for them.

Pour moi ceci est le coeur du problème. Et je pense que cela va bien plus loin que les lecteurs d’un magazine de vulgarisation. De nombreuses études médicales aux Etats-Unis sont organisées en fonction des « races » socialement reconnues, avec des conclusions sur le risque de mortalité des nourissons chez les latinos par rapport aux afro-américains qui à mon avis ne tiennent pas la route. D’ailleurs il y a un excellent article d’opinion de 2005 dans Science à ce propos : Race and reification in science.

Il faut voir que d’une part on va bientôt avoir l’information génomique directe permettant un traitement personnalisé, sans approximations telles que la « race ». D’autre part, ces « races » socialement constitutées sont très inégales en termes de variabilité génétique. Presque toute la variabilité génétique humaine est en Afrique sub-saharienne. Donc on serait d’avantage justifié à partager en San (« bushmen » de Dieux sont tombés sur la tête) <-> le reste, que les races traditionelles. Enfin, la plupart d’entre nous, et de plus en plus, sont d’origine mélangée. Pour des raisons sociales, Colin Powell est considéré comme « afro-américain » aux USA. Mais il est un mélange plus ou moins égal d’Afrique (de l’Ouest ?), d’Asie du Sud-Est et d’Ecosse. Qu’est-ce que cela apporte à notre compréhension de la biologie humaine de le mettre dans une case ?

Il y a de la variabilité génétique entre humains (scoop), elle est organisée géographiquement (re-scoop), on ne connaît pas sa fonction s’il y en a une (à mon avis pas beaucoup mais un petit peu). Voilà, pas besoin du mot « races ». Sauf pour augmenter le nombre de clics sur mon premier billet au Café des sciences. Que je remercie de m’avoir accueilli.

11 réponses à “Races et génétique, c’est reparti

  1. Ping : « La théorie des races dans l’éducation ou voyage au pays de l’imposture scientifique » | scienceabilly

  2. Ping : Des médecins américains découvrent que la pauvreté affecte la santé plus que la race | Tout se passe comme si

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