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Pourquoi les journalistes combattent-ils le libre accès aux articles scientifiques ?

Il y a eu récemment un excellent article dans The Guardian sur la mise en place du système de publication scientifique que nous avons à présent, dans lequel un petit nombre de maisons d’éditions exploitent le travail non rémunéré des chercheurs pour vendre les articles scientifiques aux bibliothèques dans un marché de monopole, en interdisant l’usage libre dédits articles. Déjà, lisez l’article si vous lisez l’anglais, c’est très intéressant pour ceux que ces choses intéressent.

Une solution poussée par une partie de la communauté scientifique depuis des années est l’open access, ou libre accès. Dans ce modèle, les articles scientifiques sont en accès gratuit immédiat, et sous licence « creative commons » permettant l’usage dans des livres, articles, encyclopédies, cours, etc. Les frais de publication sont soit couverts par une fondation, soit payés par les auteurs lors de la publication. Ce qui peut paraître surprenant, mais les chercheurs ne sont de toutes façons pas payés pour publier, et dans beaucoup de cas on paye (sur les finances des laboratoires) pour publier sans que soit en libre accès. Voir discussions précédentes par exemple ici et liens inclus :

Moi qui vous cause, je parle d’open access en vidéo

Tout ça pour dire qu’en lisant l’article du Guardian, je me demandais pourquoi il y a si peu de soutien pour l’open access dans les journaux français. Non seulement on ne voit jamais d’articles comme celui-là, mais on a régulièrement des chroniques comme celle-ci :

Une revue scientifique prise au piège d’un canular sur le pénis

Dans lesquelles l’open access est assimilé à de la sous-science, à un problème à régler, et non à une tentative récente de réparer un système cassé. Je me permet de renvoyer à mon billet L’open access ne nuit pas à la qualité scientifique.

Nous avons donc d’un coté de grandes maisons d’éditions privées, qui font des marges de bénéfices parmi les plus élevées du monde (dans les 30-40%, plus qu’Apple ou Total), qui prennent le travail des chercheurs fonctionnaires, le verrouillent derrière des « droit d’auteurs » abusifs qui ne protègent que les sociétés d’édition et pas les auteurs, revendent cette connaissance scientifique accumulée à des prix prohibitifs en constante augmentation aux universités et aux bibliothèques, et bloquent toute tentative de partage de la connaissance avec le reste de la société.

Et de l’autre coté des journaux qui rendent toute la connaissance immédiatement disponible et réutilisable à tous, et qui sont en concurrence directe sur les frais de publication (si je choisis où publier, il y a marché libre ; si je dois lire un certain article, il y a monopole).

Les journalistes scientifiques soutiennent donc évidemment les deuxièmes, non ?

Si non, ils sont prudemment neutres ?

Non et non, ils avalent chaque canular et attaque injuste des éditeurs traditionnels, répandent chaque rumeur injuste sur l’open access, et ne donne presque aucun écho au scandale des frais d’abonnement négociés en secret :

La France préfère payer (deux fois) pour les articles de ses chercheurs

(mon commentaire ici)

Que faudra-t-il pour que les journalistes francophones soutiennent l’effort historique pour rendre toute la recherche scientifique libre et accessible à tous ?

Billet invité : revue du livre « Conflits intérieurs »

Hébergement exceptionnel d’un billet par un collègue, Christophe Dessimoz, qui n’a pas de blog francophone : sa revue d’un roman scientifique qui lui a particulièrement plu.

« Conflits Intérieurs »
écrit par Eric Bapteste
publié aux Editions Matériologiques, 2015, €15 (papier) €9 (ebook)

Pour mieux s’en sortir, vaut-il mieux de rivaliser ou coopérer? Cette question fondamentale se pose dès lors qu’il y a des interactions entre agents—qu’il s’agisse d’individus, d’entreprises, ou de peuples. Et il en va de même à travers tout le vivant. Dans son roman « Conflits Intérieurs », le biologiste Éric Bapteste donne une place centrale à la réalisation récente de l’extraordinaire complexité des interactions à tous les niveaux biologiques.

Par exemple, chacun d’entre nous porte entre une et dix bactéries pour chacune de nos cellule humaine. Que ce soit sur la peau, dans la bouche, ou dans l’intestin, ces bactéries sont souvent commensales—c’est à dire qu’elles bénéficient de l’environnement offert par le corps humain sans y nuire—ou même symbiotique en ce sens qu’elles contribuent des fonctions biologiques bénéfiques pour l’homme ou nous protège de variétés pathogéniques. Mais ces interactions ne sont pas inébranlables. Quand l’occasion se présente—par exemple si une masse critique est atteinte ou le système immunitaire est affaibli—des bactéries inoffensives peuvent soudain se révéler fatales…

Comment aborder ces thèmes somme tout assez techniques dans un livre grand public? En mariant science et intrigues! L’auteur nous raconte la rivalité entre les Professeurs Beaubien et Hatch, caricatures l’un du professeur « vieille école » savant mais détaché, et l’autre du scientifique-manager sans scrupules. Les sujets scientifique abordés dans le livre sont véridiques mais l’histoire et les protagonistes, l’auteur nous l’assure, purement fictifs.

Fictifs certes mais pas invraisemblable: quête de renommée, conspirations, relations tumultueuses entre chef de labo et subordonnés, romance…. le monde de la science contemporaine est en effet loin des clichés du chercheur solitaire à la poursuite de La Vérité. Au contraire, c’est un monde éminemment social, où sont manipulés données et collègues.

Le cocktail de science et intrigues entre chercheurs fonctionne. Les théories sont distillées de façon abordable et sans prétention au cours d’une histoire palpitante. Le résultat captive.

Le thriller de vulgarisation scientifique, un nouveau genre?

(Ajout de MRR : quelques autres billets sur des romans au cafe-sciences.)

Publier des tribunes de chercheurs sous abonnement payant : pourquoi ?

Petit échange Twitter récent :

Si vous cliquez sur les liens vous pouvez lire toute la discussion. Je suis généralement pour la publication libre d’accès (open access) de toute la litérature scientifique. Mais je trouve particulièrement choquants les cas de tribunes ou bilans de la recherche explicitement à destination du public ou des décideurs, ou les concernant directement, qui sont cachés par des abonnements payants parce que… que quoi en fait ? Les auteurs pensaient que ces publications avaient davantage de prestige, donc ils seraient davantage écoutés ? Ou peut-être (probablement dans mon expérience limitée) que les auteurs ne se sont pas posés la question.

Alors sans abonnement au Monde vous ne pouvez pas lire la tribune sur les perturbateurs endocriniens. D’après Martin Clavey, les auteurs pourraient la publier ailleurs, mais (1) ils ne semblent pas l’avoir fait encore (ou mon Google-fu me trahit), (2) la version largement visible est celle du Monde, et (3) mais pourquoi ne pas l’avoir publiée visible d’emblée ? Et dans bien des cas, cette option n’existe pas.

Mise à jour : la version anglaise est librement disponible (et le copyright n’est pas clair pour moi).

Est également sorti récemment un article faisant le bilan de ce que l’on sait sur les menaces sur les pollinisateurs et les conséquences s’en suivant. Très important, non accessible sans abonnement à Nature, et non copiable ailleurs car « © 2016 Macmillan Publishers Limited, part of Springer Nature. All rights reserved ». Eh oui, un aspect peu discuté du libre accès par rapport à la publication traditionnelle « toll access » est que le copyright en « open access » reste aux auteurs sous Creative Commons, alors que dans le modèle traditionnel il va aux éditeurs (qui n’ont pas écrit et ne payent pas les auteurs, eh non) qui bloquent tout et font comme ils ont envie.

Un autre exemple récent : deux articles très intéressants sur la perception par le public, les décideurs et la communauté scientifique du problème des espèces invasives, The Rise of Invasive Species Denialism et Invasion Biology: Specific Problems and Possible Solutions. Tous les deux fermés derrière abonnement chez Elsevier, « © 2016 Elsevier Ltd. All rights reserved ». 🙁

Alors si vous pensez que votre science est importante, rendez-la disponible ! Et ne signez pas de transferts de copyright !

Réactions sur Twitter, cliquez sur la date du tweet et déroulez le fil :

Pourquoi refuser de débattre avec Stop #OGM ?

pewpollgmo

On vient de m’inviter à participer à un débat sur les OGM en Afrique, dans mon université. Intéressant en principe, bien que l’on puisse se demander pourquoi moi plutôt qu’un spécialiste de la génétique des plantes (par exemple).

Mais au bout de 2 minutes de coup de fil, j’apprends qu’en plus d’une représentante d’agriculture africaine (problème des coups de fil par rapport aux emails : je n’ai pas tous les noms et affiliations notés…) [voir mise à jour en bas de page] [mise à jour : page Facebook officielle], il y aura la présidente de Stop’OGM. Laquelle présidente est politicienne écologiste, je pense qu’il s’agissait d’Isabelle Chevalley (Wikipedia). Après quelques instants d’hésitation, j’ai décliné de participer. Mon interlocuteur, embarrassé, m’apprends que je ne suis pas le premier, et qu’il a bien du mal à trouver un ou une biologiste pour débattre face à Stop’OGM.

J’ai continué à discuter avec lui quelques moments, lui expliquant que si aucun biologiste ne veut débattre, il doit peut-être présenter à l’assistance ce fait et les raisons. A savoir que d’une part il y a un consensus scientifique clair sur beaucoup d’aspects des OGM, et que cette association nie ce consensus. Et d’autre part qu’un « débat » entre une personne dont le métier est de chercher la vérité et une personne dont le métier est de convaincre ne peut qu’être à sens unique. Si elle ment je fais quoi ? Je dis qu’elle ment, et j’apparais arrogant ? Je ne dis rien, et je laisse faire ? Il est clair que l’on peut enchaîner les mensonges et les demi-vérités (cf cette critique récente en anglais d’un article du New York Times [davantage de liens sur cette histoire ici]) beaucoup plus vite que l’on ne peut expliquer en détail en quoi elles sont erronées (« Gish Gallop« ), et que l’on peut choisir les mensonges pour être convaincants, alors que les faits avérés et les nuances de méthodes, on ne les choisit pas pour leur pouvoir en débat mais pour leur véracité.

Et en présentant à l’assistance les raisons d’une absence de « débat », il faut avoir le courage de dire que sur les OGM, la situation est à présent aussi asymétrique que sur le changement climatique, l’existence de l’évolution, l’homéopathie ou l’efficacité des vaccins. Et comme vous ne devez pas me prendre au mot, ni prendre personne au mot quelles que soient ses qualifications ou son pouvoir rhétorique, voici quelques liens :

Un débat public n’est pas le moyen de trancher une question scientifique. Et encore moins le moyen de trancher une pseudo-question entre d’une part une position idéologique et d’autre part un consensus scientifique qui gène cette position. (Notez que je n’ai pas dit qui s’y oppose ; si vous voulez interdire les OGM pour raisons esthétiques ou autres, faites, mais si vous niez la science et que vous utilisez des arguments pseudo-scientifiques erronés, alors la science va vous gêner.)

Mise à jour : voici la page web de l’évènement, organisée par SwissAid et foraus.

Avec la participation de:
Aline Zongo, COPAGEN (Coalition pour la protection du patrimoine génétique africain) Burkina Faso
Klaus Ammann, Prof. ém. de biodiversité de l’Université de Berne et ex-directeur du Jardin botanique de Berne
Isabelle Chevalley, conseillère nationale Vert’Libéral, présidente de STOPOGM, Alliance suisse pour une agriculture sans génie génétique
Modération: Catherine Morand, SWISSAID

Donc ils ont trouvé un biologiste, Klaus Amman (Wikipedia germanophone). Je prends les paris si vous assistez au débat : (1) tout se que dira Klaus sera écarté d’office parce qu’il a travaillé avec des compagnies dont – hah ! – Monsanto ; (2) Aline Zongo représente non pas l’agriculture africaine mais l’activisme anti-OGM africain, donc débat plein de nuances en vue.

Et la page Facebook officielle.

Si vous assistez au débat, compte-rendu et point de vue (pro ou anti ou autre) bienvenu dans les commentaires.

Si je me remets à bloguer un peu plus, de quoi voulez-vous entendre parler ?

Normalement le lien du tweet vous emmène vers un sondage :

Edit : version Google pour ceux qui ne sont pas sur Twitter :

Loading…

(si embed ne marche pas et il y a écrit « Loading », aller ici : https://docs.google.com/forms/d/e/1FAIpQLSehye-4EufB5aIKfmsMsF9rTKspK8gzHsoomEYFuBA_OB-mNw/viewform)

Et puis si personne ne répond, je vais peut-être faire autre chose. Comme me retirer dans un monastère, démarrer une chaîne YouTube, ou juste tweeter.


Merci pour vos réponses ! Les gagnants (Twitter + Google) sont :

évolution 25 votes
OGM 18 votes
statistiques 14 votes
génome humain 9 votes

Et bien sûr comme suggéré par plusieurs personnes sur Twitter ou dans les commentaires, je vais continuer à écrire sur ce qui me plaît, mais ce petit sondage aide la motivation, notamment pour parler d’évolution.

Je suis vieux : histoire de ma signature email « la liberté ne s’use que quand on ne s’en sert pas »

ring

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Ma signature email professionnelle comprend en bas la phrase « La liberté ne s’use que quand on ne s’en sert pas » depuis longtemps. J’ai essayé de retrouver depuis quand. Je garde tous mes emails envoyés et reçus depuis fin 1997, et à l’époque c’était déjà là.

1997 :

Marc Robinson            tel    : +972-3-6408646
Department of Zoology    fax    : +972-3-6409403
Tel Aviv University      e-mail : marc@kimura.tau.ac.il
Ramat Aviv 69978 Israel
"La liberte ne s'use que quand on ne s'en sert pas."

2015 :

Marc Robinson-Rechavi
Department of Ecology and Evolution
Biophore 3219, University of Lausanne, 1015 Lausanne, Switzerland
tel: +41 21 692 4220    fax: +41 21 692 4165
http://bioinfo.unil.ch/
Twitter: @marc_rr
Swiss Institute of Bioinformatics
http://www.isb-sib.ch/groups/lausanne/eb-robinson-rechavi.html
La liberte ne s'use que quand on ne s'en sert pas

On voit aussi mon grand âge à ce que j’évitais les accents dans les emails (longtemps mal gérés), et je m’apperçois que c’est resté par le miracle du copié-collé. Et que j’ai connu Tel Aviv en des temps d’espoir de paix et de normalisation qui semblent étranges aujourd’hui. 🙁

Pour chercher plus loin, j’ai regardé ma participation à des forums internet, qui prédatent le web, et sont maintenant stockés par Google (qui d’autre ?). J’ai trouvé un message de 1994 avec cette signature ! Sur le forum de droits de l’homme, où je trollais pour Amnesty International.

En cherchant ces forums, j’ai trouvé que j’ai discuté avec PZ Myers, qui n’étais pas encore le bloggeur scientifique le plus lu au monde (Pharyngula chez Scienceblogs, chez FreeThought blogs) : lien. Amusant.

La science est universelle, et un scientifique qui ne l’accepte pas voit son article rétracté

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Gangolf Jobb est un chercheur à son propre compte (on pourrait aussi dire au chômage dans son cas) qui travaille sur la bioinformatique de l’évolution, et est notamment l’auteur d’un logiciel de manipulation d’arbres évolutifs, TreeFinder. Il est relativement connu dans la communauté de biologie évolutive pour ses messages étranges sur des listes e-mail, ou sur son site. Toutefois, récemment ses bizarreries ont passé un cap.

  • En février 2015, il a modifié la licence d’utilisation de son logiciel pour en interdire l’utilisation aux chercheurs dans les Etats-Unis d’Amérique.
  • En octobre 2015, il a à nouveau modifié la licence pour en interdire l’utilisation aux chercheurs dans les pays suivants : Allemagne, Autriche, France, Pays Bas, Belgique, Royaume Uni, Suède et Denmark.
  • En novembre 2015, l’article scientifique principal décrivant son logiciel a été rétracté.

Gangolf a interdit aux personnes travaillant dans ces pays européens d’utiliser TreeFinder parce que ce sont les pays qui acceuillent le plus d’immigrants non européens. Je ne vais pas reproduire ici son texte, qui est une diatribe haineuse et sans grand intérêt. Vous pouvez le trouver aisément par une recherche web. Le journal BMC Evolutionary Biology a rétracté l’article parce que le logiciel n’est plus disponible pour tous les scientifiques qui désirent l’utiliser, ce qui est en opposition avec la politique éditoriale du journal. (Déclaration de conflit d’intérêts : je suis éditeur associé bénévole à ce journal.) Il est notable que les autres auteurs de l’article, Arndt von Haeseler et Korbinian Strimmer, approuvent la rétraction étant donné les circonstances.

Le site Retraction Watch a une analyse plus détaillée de la rétraction, dans laquelle ils citent ledit Korbinian Strimmer, qui note que si le logiciel avait été placé d’entrée sous une licence de type GNU GPL, les restrictions de Gangolf Jobb auraient été impossibles, et qu’il va donc être strict sur l’usage de telles licences pour les logiciels publiés par son laboratoire dans le futur. (On a d’ailleurs remarqué récemment dans mon labo qu’on n’avait pas fait très attention à nos licences – il faut qu’on soit plus rigoureux nous aussi.) Retraction Watch reflète aussi les réactions que j’ai vues très généralement dans la communauté biologie évolutive : ce ne sera pas un problème de se passer de TreeFinder, et c’est ce qu’on va faire.

Cette rétraction est importante parce qu’au delà du cas étrange de Gangolf Jobb, il faut insister sur l’universalité de la science. Nous construisons ensemble une connaissance et une compréhension du monde pour l’humanité. La liberté de communiquer, de penser, de débattre, de se parler, de construire sur les résultats des autres ou de les invalider, de collaborer ou de se disputer, sont indispensables au progrès de cette connaissance et cette compréhension. La science n’est pas une affaire individuelle, c’est une aventure collective ; c’est vrai pour les personnes individuelles comme pour les pays individuels.

C’est aussi pour cela qu’à terme la publication open access est importante, comme le sont les licences libres. Parce que rien ni personne ne peut empêcher un cubain, un américain, un chinois, un taiwanais, un israélien, un palestinien, un russe et un ukrainien de lire un article dans PLOS ou BMC, qui que ce soit qui l’ait écrit. Et quels que soient les évènements politiques à venir.

Je vais finir ce billet en allant un peu au-delà du cas particulier de la communauté scientifique pour rappeler qu’en 1939, les autorités françaises ont interné les citoyens allemands qui étaient en France. Largement des réfugiés anti-Nazis, des juifs, des communistes. Parmi eux étaient quelques agents allemands infiltrés (je ne retrouve pas la référence exacte, mais il y a un cas décrit dans les mémoires de Marthe Cohn), mais cet internement était quand même injustifié et inhumain pour la masse des réfugiés. Et c’est cela qui me vient à l’esprit quand j’entend des appels à rejeter tous les réfugiés qui fuient la barbarie, comme illusion de protection contre cette barbarie.

Qu’est le scientisme, et quelles questions ne pas poser en recherche ?

cliquez pour voir la BD (et ici pour du contexte)

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Ce billet fait suite à une discussion Twitter avec MrPourquoi (un peu) et Cécile Michaut (surtout).

Donc, suite à un dialogue avec MrPourquoi concernant le site « Alerte Environement », je fais pars de mon étonnement toujours renouvelé de l’existence d’anti écologistes militants sur internet, suite à quoi Cécile intervient :

Donc ce billet a deux objectifs : premièrement, permettre à Cécile d’expliciter en commentaire pourquoi et comment elle pense qu’il ne faille pas autoriser tous les sujets de recherche fondamentale. Et deuxièmement, d’exprimer mon étonnement face à son usage du mot « scientisme ».

Quand j’ai dit que je comprenais jamais ce que l’on voulait dire, ce n’est pas que je ne sache pas chercher une définition bien sur. Et celle de Wikipedia, par exemple, est cohérente avec mon intuition : en gros, le scientisme c’est de faire confiance à la science et à elle seule, même quand elle n’a rien à dire ou n’est pas la bonne source. Ce que je voulais dire, avec le parallèle au politiquement correct, c’était que ce terme ne me semble employé que négativement, en tant qu’accusation envers ceux dont on n’aime pas les arguments, les positions, ou l’usage de la science. Et en tant que terme péjoratif, il me semble en effet mal défini, pouvant être appliqué à toute invocation de la science, ses méthodes ou ses résultats, qui déplait à quelqu’un.

La définition donnée par Cécile au travers de ses exemples semble être d’être des gens qui sont anti-science. J’espère qu’elle pourra expliquer cela plus clairement dans les commentaires.

Les scientifiques en conférence en costard-cravate, je vois pas souvent. Démonstration.

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Y a un truc que je trouve toujours bizarre dans les films et séries télés où on voit des scientifiques, c’est que quand ils vont à une conférence tout le monde est habillé en costume-cravate ou tailleur trois pièces. Et ils font un effort particulier pour s’habiller quand c’est eux qui doivent parler devant tout le monde. Par exemple il y a un épisode de Big Bang Theory dans lequel Léonard est stressé par la manière dont il doit s’habiller pour donner une présentation de ses résultats, et il y va éventuellement en costume cravate.

Dans mon expérience, les scientifiques vont aux conférences et donnent des présentations comme ils sont habillés d’habitude, c’est-à-dire dans un mélange de t-shirts, jeans, chemises, jupes et parfois cravates (y en a qui aiment – rarement les plus jeunes).

Ce qui me donne l’occasion de ramener ma fraise sur le sujet, c’est la conférence européenne de biologie évolutive ESEB. Elle s’est tenue très récemment dans mon université, et les photos viennent d’être mises en ligne : Lien Picasa.

Le gars en costard cravate au début est le recteur (≈ président) de l’université. Après, je vous laisse voir. Voici mon directeur de département, et nouveau président de la société de biologie évolutive, debout sur une table pour la conclusion de son discours de cloture :

Laurent Keller avec sa plus belle cravate

Laurent Keller avec sa plus belle cravate

Bien sûr, ça peut être différent entre domaines. Je suis quand même allé à des conférences de biologie moléculaire, de biologie évolutive, d’informatique, et de biologie médicale. Les seuls que je voit s’habiller avec cravate etc systématiquement, ce sont certains médecins et certains biologistes en recherche médicale. Et bien sûr les représentants de l’industrie, qui du coup se voient à 100 km en général.

Alors appel aux nombreux réalisateurs et costumiers qui me lisent : la prochaine, pas la peine de déguiser les scientifiques en pingouins, merci.

Mise à jour depuis Twitter :

Fraude scientifique et publication ouverte #openaccess

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Hier est paru un très bon article dans Le Temps, par Olivier Dessibourg (parenthèse : si Le Monde peut fournir tant d’articles au Temps, peut-être peuvent-ils leur emprunter à l’occasion leur excellente rubrique scientifique ? [mise à jour, voir ci-dessous]) :

Comment inventer des résultats scientifiques et en faire parler les médias

L’article rapporte en faisant un parallèle intéressant deux scandales récents qui secouent le milieu scientifique : le sociologue Michael Lacour a inventé les données ayant servi à publier une étude très visible et influente sur la façon dont on peut influencer le degré d’homophobie des gens (voir suite du dossier ici). Et le journaliste John Bohannon a effectué une étude bidon ayant pour objectif d’obtenir un résultat aléatoire lié au chocolat, l’a publié dans un journal poubelle, et a obtenu une large couverture journalistique de son pseudo-résultat.

J’ai eu un échange sur Twitter avec Olivier, parce que je ne suis pas d’accord avec la section suivant de l’article :

Ensuite parce qu’une vague déferle sur le monde de la publication, celle de l’open access: avant, c’est le lecteur d’une revue comme Science qui devait payer très cher pour y avoir accès, les savants y publiant gratuitement. Avec l’open access, c’est l’inverse: le chercheur paie pour publier, et la lecture est libre. Ce système a ses avantages (rendre la science accessible) et ses inconvénients: les revues open access de seconde zone acceptent parfois très peu scrupuleusement des études (donc avec un peer review léger, voire inexistant), contre paiement, pour générer du profit. C’est dans cette brèche que s’est infiltré John Bohannon – et il n’est de loin pas le seul.

Je trouve le mélange open access – pseudo-science erroné et détrimental.

Les journaux poubelle et la possibilité de publier des résultats faux, il y a toujours eu. Elsevier, le géant « respectable » de l’édition traditionnelle a fait des faux journaux au service de l’industrie pharma, et a encore un journal Homeopathy, dont on se demande ce qu’il peut publier de légitime.

Par ailleurs, les journaux Open access normaux ont les mêmes standards de publication que les bons journaux traditionnels, mais l’information scientifique est disponible librement et gratuitement pour tous, et est réutilisable.

J’allais écrire une réponse longue, mais je me rends compte que j’ai déjà tout dit dans un billet précédent : L’open access ne nuit pas à la qualité scientifique. Dont acte.

Je vais quand même rajouter qu’il me semble que les journalistes scientifiques devraient être le fer de lance du combat pour l’open access, puisque leur mission est d’accéder à la science et de la rendre accessible. Alors c’est très dommage de colporter une image erronée et très négative de ce mouvement.

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Mise-à-jour par rapport à la remarque entre parenthèses ci-dessus. Olivier me tweete :