Archives pour la catégorie sexisme

Si votre directeur de labo vous regarde les seins, prenez ça dans la bonne humeur

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Le magazine Science est l’un des deux journaux de science ultra-prestigieux (l’autre étant Nature) qui combinent publication d’articles scientifiques « primaires » (rapportant de nouveaux résultats) et section « magazine ». Science a notamment une rubrique « carrières ».

Et dans cette rubrique, le 1er juin, une postdoctorante anonyme a écrit pour demander conseil car son chef de labo lui regarde dans la chemise à chaque rencontre :

I’ve just joined a new lab for my second postdoc. It’s a good lab. I’m happy with my project. I think it could really lead to some good results. My adviser is a good scientist, and he seems like a nice guy. Here’s the problem: Whenever we meet in his office, I catch him trying to look down my shirt. Not that this matters, but he’s married.

Or la réponse de Alice Huang de Science a été de prendre cela avec bonne humeur, sachant que la postdoc a besoin de son chef, et que de toute façons s’il ne la touche pas et ne fait pas de propositions indécentes explicites, ce n’est pas grave. Une réponse jugée incroyable à juste titre par de très nombreux scientifiques sur Twitter. Conséquence : l’article a disparu du site de Science quelques heures plus tard. Mais l’internet étant ce qu’il est, il est archivé ici.

Dans la suite, des scientifiques ont lancé sur Twitter le hashtag #CrapScienceCareersAdvice, mélange de parodie et d’anectodes (voir aussi ce billet).

Qu’en retenir ? Que le sexisme est encore bien présent, et plus grave que beaucoup considèrent encore que de supporter le sexisme devrait être une attitude normale. Je soupçonne que dans pas mal de labos la situation est maintenue par une culture de respect pour le chef. Que ce soit concernant les résultats scientifiques ou l’attitude personnelle, le respect ne devrait jamais l’emporter sur la nécessité de critiques justifiées.

Espérons que cette histoire permette de démarrer une discussion dans certains labos.

Mise à jour : Science a publié une note de l’éditeur regrettant la publication de la réponse sexiste. Evidemment, aucune mention dans cette note des réactions sur les réseaux sociaux (voir aussi billet sur les cellules souches).

Faut-il arrêter de citer Feynman s’il était un gros cochon sexiste ?

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Un retweet de Tom Roud a attiré mon attention sur un débat internet en cours : des personnes qui ont découvert que le célèbre physicien Richard Feynman faisait preuve de sexisme dans ces écrits. Or Feynman n’était pas seulement un physicien brillant, il était aussi un excellent pédagogue, un écrivain très drôle, et un bon vulgarisateur. Et très charismatique, une qualité finalement rare chez les physiciens théoriques. On se retrouve donc souvent à le citer sur le rôle de la science dans la société, et la façon doit on fait ou devrait faire de la science.

Exemples (cliquez pour davantage) :

  • Science is the belief in the ignorance of experts.
  • The first principle is that you must not fool yourself — and you are the easiest person to fool.
  • Is no one inspired by our present picture of the universe? This value of science remains unsung by singers, you are reduced to hearing not a song or poem, but an evening lecture about it. This is not yet a scientific age.

Mais oui, il était sexiste (lien, lien, lien). On peut entrer dans une discussion sur le fait que la plupart des hommes de sa génération blabla, mais ce n’est pas ce qui m’intéresse ici. Je sais d’expérience directe que beaucoup de gens brillants ne sont pas des gens bien, ni personnellement ni d’un point de vue moral plus abstrait. Il parait clair que ceci n’est pas spécifique à mon expérience, mais que de nombreux scientifiques, artistes, philosophes, et autres personnes brillantes et dont nous admirons le travail, étaient (ou sont) sexistes, racistes, égoïstes, brutaux, manipulateurs, et/ou arogants, etc etc.

Ce qui m’intéresse ici, c’est pourquoi cite-t-on quelqu’un ?

Il me semble qu’au départ il y a trois motivations de base :

  • Pour affirmer un argument d’autorité, par exemple lorsqu’un chrétien cite la bible. Ce ne devrait jamais être le cas dans une discussion scientifique ou sur la science.
  • Pour la beauté du texte, par exemple lorsqu’on cite un vers de Rimbaut. En soi, la beauté textuelle n’est pas vraiment informative sur la réalité des choses, et donc pas directement pertinente à la discussion scientifique. Donc pas vraiment pertinent non plus (mais péché véniel, par rapport au péché mortel d’argument d’autorité).
  • Documenter ce qui s’est effectivement dit, dans un souci d’authenticité historique ou légale. Si on est engagé dans un débat sur le racisme de Darwin ou l’honêteté de Séralini, c’est pertinent (et même indispensable), mais ce n’est pas me semble-t-il la principale motivation pour citer quelqu’un comme Feynman.

Non il me semble que les citations dans les discussions sur la science sont utilisées de manière justifiée parce que quelqu’un a trouvé une formulation qui résume d’une manière particulièrement claire et informative (et pourquoi pas belle voire touchante) le concept que l’on veut expliquer. Ce n’est pas la citation qui affirme la vérité de l’assertion, mais elle est utilisée comme peuvent l’être un bon exemple, une analogie parlante, ou une maquette d’atome, elle nous permet de communiquer mieux et plus rapidement ce que nous voulons dire.

Par exemple la première citation ci-dessus résume ce que j’ai essayé laborieusement d’expliquer dans un long billet récent, et le résume sans doute mieux.

Par rapport à cet objectif, est-ce que le sexisme de Feynman, ou autres turpitudes morales de personnes connues, est pertinent ? Il me semble que non. La citation continue à jouer son rôle de transmission élégante et efficace d’un message important et pertinent.

Bien sûr, dans le souci d’honnêteté qui doit nous animer, la pendant de cette réflexion c’est que ces défauts ne doivent pas être cachés, mais honnêtement reconnus. Fisher était un raciste qui défendait l’industrie du tabac, ses contributions aux statistiques et à la génétique restent vraies et très importantes, mais ne nous voilons pas les yeux.

Accessoirement, le seul type de citation pour lequel les qualités de la personne citée me semblent vraiment importantes est la première, l’argument d’autorité. Comme personne n’est parfait, c’est un problème pour les sectes en tout genre, et je le leur laisse.

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Sexe et genre des animaux de dessins animés

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Malgré les efforts récents pour mettre enfin des héroïnes qui n’attendent pas juste leur prince charmant dans les films pour enfants, les dessins animés se trimballent un lourd bagage de héros masculins. Ce qui est rigolo, et me permet de faire le lien avec la biologie, c’est que c’est le cas même quand ils utilisent des animaux qui devraient être féminins… ou plus si affinité.

L’exemple le plus ridicule est surement la vache masculine de « La ferme en folie« , complète avec des pis :

Otis, « vache masculine » (?) de Barnyard / La ferme en folie

Oui parce qu’un film dont les héros sont des vaches ne pouvait pas avoir d’héroïne manifestement. (J’en profite pour saluer l’excellente BD Pi – La Vache, où l’héroïne est clairement femelle et dépote [pas de page Wikipedia ? c’est une honte].)

A peine moins ridicule, les deux gros succès sur les fourmis : fourmiZ et 1001 pattes, ont tous deux des héros masculins, les rôles féminins étant réservés aux reines et princesses bien caricaturales. Alors que c’est tout le contraire, toutes les fourmis sont des femelles, sauf les mâles reproducteurs qu’on pourrait qualifier d’éphémères princes consorts.

Ce qui caractérise tous ces films, c’est qu’alors que pour une fois il y a l’occasion de respecter la vérité en mettant des personnages féminins forts, l’occasion est ratée. Avec les fourmis on avait une super opportunité de guerrières réalistes.

Tout ceci pour nous amener à l’exemple le plus rigolo, qui m’a été rappelé par un billet récent de Dan Graur : Nemo, le poisson clown.

Chez les poissons clowns, une femelle dominante (Coral la maman de Nemo) se reproduit avec un mâle dominant (Marlin le papa de Nemo), plus petit que la femelle. Vivent près d’eux plusieurs jeunes mâles dominés (Nemo !). Quand la femelle meurt, le mâle dominant grossit et devient femelle, et les jeunes mâles se battent, le vainqueur devenant nouveau mâle dominant (aussi expliqué ici). Donc normalement dans Nemo, notre héros aurait du devenir le mari de Marlin devenue Marline. Curieusement, cette version n’a pas été retenue par Pixar / Disney.

Parlant de genres pas reconnus par la Manif contre certains, dans le film relativement récent Turbo, les escargots sont pour la plupart clairement mâles, dont (vous vous en doutiez) le héros (en fait, tous les escargots sauf une – principe de la Schtroumpfette [aussi ici]). Le copain du héros est vexé parce que plusieurs fois on le prend pour une fille, et insiste qu’il est un garçon. Ha ha très drôle, parce que la plupart des escargots sont hermaphrodites, c’est-à-dire qu’ilelles sont à la fois mâles et femelles. D’ailleurs certains peuvent même se reproduire tout seuls. Alors y en a des avec mâles et femelles, mais l’espèce (invasive de France) la plus courante en Californie oùsqu’ils font les films est bien hermaphrodite. C’eut été une occasion amusante de présenter le trans-genre aux enfants, non ?

En ce qui concerne le genre correct des voitures de Cars, je donne ma langue au chat.

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Etre jugé par ses pairs en sciences : un privilège d’homme ?

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Ca fait plusieurs fois que je participe à des comités ou jurys d’un type ou d’un autre, dans lesquels un certain nombre d’hommes (dont moi) jugent une jeune femme : jurys de thèse, comités de pilotage, commissions de recrutement, etc. Et je me faisais la réflexion que le contraire ne m’est jamais arrivé, et que même la possiblité que cela m’arrive a toujours été négligeable. Ma directrice de thèse était une femme, et la seule de mon jury de thèse. Dans la commission qui m’a embauché à l’Université de Lausanne, il y avait une femme. Pour le reste, que des hommes. Je n’ai jamais été le seul homme d’un comité.

Ce qui me rappelle The male privilege checklist : tous ces privilèges dont les groupes dominants n’ont pas conscience parce qu’ils ne sont pas des privilèges explicites, mais plutôt des absences de discrimination, ou simplement que la société est construite pour eux (en l’occurence je devrais dire pour nous, vu que je fais partie des privilégiés).

Alors voilà, un privilège dont je bénéficie en tant qu’homme en sciences : je suis très généralement jugé par d’autres hommes, et très rarement (ça ne m’est jamais arrivé) par des comités constitués uniquement de membres de l’autre sexe.

Je ne dit pas qu’il s’agit d’un privilège énorme, ni que d’être jugé par un comité constitué uniquement de membres de l’autres sexe est forcément un problème. Mais c’est juste un des nombreux petits désagréments potentiels sur la voie d’une femme voulant faire des sciences, dont un homme n’a jamais ni à être victime, ni – immense privilège en soi – à même être conscient.

Que faire ? A court terme, je suppose, en être conscient, et essayer d’y faire attention, prendre en compte ces circonstances dans le jugement et dans le fond et la forme de la discussion. A long terme, bin plus de femmes à des postes importants en sciences…

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Note : je reçois des tonnes de spam dans les commentaires, et je n’ai pas le temps de tout vérifier. Alors si vous commentez et que ça n’apparait pas dans les 12h, contactez-moi par Twitter @marc_rr.

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Mise à jour : sur un thème connexe, un bon article sur la « ville faite pour les garçons » sur le nouveau site du vulgarisation du CNRS.