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Vent de folie dans les journaux scientifiques: 1- la secte du Cladisme

Il y a eu récemment plusieurs éditoriaux ou billets d’opinion qui ont eu un certain, euh, écho sur les médias sociaux. Ils diffèrent par bien des points, mais ont en commun un certain aspect « what the fuck? » comme disent élégamment les américains.

Commençons par l’éditorial du journal Cladistics du 12 janvier (lien).  Je l’ai vu via ce tweet :

L’éditorial commence direct :

The epistemological paradigm of this journal is parsimony. There are strong philosophical arguments in support of parsimony versus other methods of phylogenetic inference (e.g. Farris, 1983).

Alors un peu de contexte. Il existe différentes méthodes pour reconstruire des arbres phylogénétiques, à savoir les relations évolutives entre espèces. Jusque dans les années 1960-70 la classification des espèces se faisait de manière très approximative, sans méthode formelle. Dans les années 1970 est apparu un mouvement appelé « cladistique », qui visait à réformer la classification des espèces en la rendant objective, suite à un livre de Willi Hennig (1966 pour l’édition anglaise). Les cladistes proposaient un critère de classification, les relations phylogénétiques. Et comme il n’existait pas de méthode objective pour reconstruire ces relations, et l’objectivité était leur objectif, ils ont aussi proposé une méthode formelle (programmable informatiquement même), dite de « parcimonie » (orthographe discutée ici 😉 ). Jusque là tout va bien. Mais dès la fin des années 1970 (1978 pour être précis) Joe Felsenstein a montré que dans certains cas identifiables la parcimonie pouvait se tromper de phylogénie de manière systématique. Ce sont ensuivies deux décénnies de débats entre d’un coté des bio-statisticiens (école dont je suis issu) qui cherchaient les limites des méthodes de phylogénie et les améliorations à y apporter, et de l’autre le groupe proclamant que seul l’usage de la parcimonie fait le vrai « cladiste », pour la plupart issues de musées d’histoire naturelle. Durant ma thèse cette dispute était encore vive, et je me rappelle de discours très agressifs de Guillaume Lecointre fustigeant les fausses phylogénies des statisticiens.

Depuis la plupart des phylogénéticiens sont passés du coté statistique de la force, notamment parce que l’amélioration conjointe des ordinateurs et du séquençage d’ADN fait que nous avons des données bien adaptées au traitement statistique. Et puis quand même une méthode dont on peut montrer qu’elle est juste a quelque chose de préférable à une méthode qu’on aime bien pour des raisons historiques (voir aussi débat dans ce billet).

Et donc l’éditorial de Cladistics, journal de la Hennig society, nous renvoie en arrière vers cette époque, et sans aucune nuance ni aucune leçon apprise. Il commence par dire que ce journal, c’est parcimonie et c’est tout. Il continue dans cette veine :

(…) we do not hold in special esteem any method solely because it is novel or purportedly sophisticated. Phylogenetic data sets submitted to this journal should be analysed using parsimony. If alternative methods are also used and there is no difference among the results, the author should defer to the principles of the Society and present the tree obtained by parsimony.

J’adore « because it is novel or purpotedly sophisticated ». Les éditeurs ne se laissent pas impressioner par une méthode juste parce qu’elle est nouvelle (plus récente que 1966) ou soit disant sophistiquée. Ca fait pas du tout vieux barbons.

Plus loin :

we do not consider the hypothetical problem of statistical inconsistency to constitute a philosophical argument for the rejection of parsimony

Les problèmes connus et documentés à répétition depuis 1978 ne les embêtent pas, puisqu’il ne s’agit pas d’un argument philosophique. Bin tiens. Une méthode d’estimation de phylogénie estime la mauvaise phylogénie, mais puisqu’elle est théologiquement philosophiquement pure, gardons-la.

Et une phrase qui a fait se gratter bien des têtes en biologie évolutive :

The absence of certain truth represents a philosophical limit of empirical science.

Euh… oui on ne sait pas toujours tout, mais est-ce une justification pour accepter des méthodes qui se plantent ?

Bref, cet édito a fait rire tout ce qu’internet a de biologistes évolutifs, avec un storify des tweets ici :

https://storify.com/phylogenomics/cladistics-journal-declares-long-live-parsimony

Il faut préciser que perso, faisant de la biologie évolutive, je n’ai plus rencontré ce genre d’attitudes depuis une vingtaine d’années, ce qui tend à indiquer que bien que des gens comme ça existent toujours, ils fréquentent peu les conférences habituelles de biologie évolutive. Je pense qu’ils vont entre eux à la conférence de la Hennig Society (voir à ce propos un compte-rendu rigolo de Dan Graur d’une de ces conférences ainsi que la discussion dans les commentaires).

Que penser de tout ceci ? Que le dogmatisme peut exister dans des sous-cultures de la communauté scientifique ; que ce dogmatisme est battu en brêche dans la communauté scientifique globale ; et qu’internet fait que ce genre d’attitudes s’attire le ridicule généralisé.

A bientôt pour une deuxième histoire d’éditorial étrange. Soyez sages.

Cellules souches à l’acide : promesses thérapeutiques et leçons sur la méthode scientifique

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[si vous lisez ce billet, voyez aussi les problèmes plus récents notés dans cet autre]

Nouvelle fracassante en biologie cette semaine ! Des chercheurs rapportent qu’ils peuvent transformer des cellules spécialisées de souris nouvelles-nées en cellules souches, simplement en les exposant à de l’acide.

Obokata et al. (2014) Stimulus-triggered fate conversion of somatic cells into pluripotency. Nature 505, 641–647
Obokata et al. (2014) Bidirectional developmental potential in reprogrammed cells with acquired pluripotency. Nature 505, 676–680
Smith (2014) Cell biology: Potency unchained. Nature 505, 622–623 (commentaire)
(articles tous d’accès payant, hélas hélas)

Une cellule souche, c’est une cellule qui a le potentiel de se développer en tout type de cellule spécialisée. C’est très important thérapeutiquement, parce qu’il y a le potentiel de renouveller des parties abimées de notre corps.

Dans un premier temps, on ne savait les obtenir qu’à partir d’embryons, ce qui posait des problèmes éthiques. Plus récemment, on a découvert le moyen de reprogrammer les cellules spécialisées en les traitant avec les facteurs de transcription typiques des cellules souches (Prix Nobel 2012). Késako ? Toutes nos cellules ont le même ADN. Si elles sont spécialisées, c’est qu’un certain ensemble de gènes s’exprime (est actif), alors que d’autres non. Ce qui fait une cellule souche, plutôt que de muscle ou de peau ou de nerf, c’est le choix des gènes exprimés ou non. Ce qui fait exprimer ou non chaque gène, c’est le contrôle par des protéines spécialisées dans la régulation des gènes, les facteurs de transcription. Donc si on met les bons facteurs de transcription, on peut diriger la cellule vers l’état que l’on veut. Mais c’est cher et difficile.

Dans la nouvelle étude, ils ont découvert qu’en stressant les cellules spécialisées, ils en conduisent à se dédifférencier en cellules souches. Or, stresser une cellule c’est facile : de la chaleur, de l’acide, pas assez de nutriments, plein de choses marchent. Ce qui marche le mieux ici, c’est un léger acide. Beaucoup plus simple que le dosage exact de plein de protéines spécifiques. Donc potentiellement applicable pour développer des cellules souches spécifiques à chaque patient qui en a besoin.

Voilà pour les promesses thérapeutiques. Et les lessons sur la méthode scientifique ? Tournons-nous vers le blog journalistique sur le site boston.com.

D’abord pour s’amuser, quelques citations qui illustrent l’ampleur de la découverte :

The result is “shocking,” “astounding,” “revolutionary,” and “weird,” said scientists not accustomed to using such exuberant words to describe new research findings

“It’s just a wonderful result; it’s almost like alchemy,” said Douglas Melton, co-director of the Harvard Stem Cell Institute.

Ensuite, noter dans ce billet de blog et les autres réactions sérieuses que j’ai lues ces derniers jours la phrase « If the finding is replicated by other scientists, it also promises to yield fresh insights ». Si le résultat est reproduit. Nous nous méfions toujours du syndrome de l’étude unique, contrairement aux militants pseudo-scientfiques toujours prêts à bondir sur une étude isolée qui montre que le climat ne change pas, les OGM c’est poison, les vaccins c’est poison, le sexe guérit le cancer (ou presque) et je ne sais quoi. Citation de Dr. George Q. Daley, director of the stem cell transplantation program at Boston Children’s Hospital

“It’s a startling result that makes you stand up and go, ‘Wow!’” Daley said. “With an equal dose of amazement and skepticism.”

Enfin, l’histoire de cette découverte est très intéressante. Le dernier auteur (en biologie, place du chef, celui qui a lancé et coordonné le travail), Charles Vacanti, a rapporté dès 2001 des cellules souches isolées en maltraitant mécaniquement des cellules spécialisées. A l’époque, il pensait juste isoler des cellules déjà présentes en petite quantité. Tel Galilé et Bozo le clown, on s’est moqué de lui. Alors il a laissé tomber un moment, puis repris avec un étudiant japonais (premier auteur des papiers, en biologie place de celui qui a fait le gros du travail). Ils ont commencé à tester l’idée que le stress était clé, en essayant différentes expériences.

Vous avez remarqué ? Vacanti, il a pas écrit un livre décriant l’establishment et donné plein d’iinterviews pour décrier la censure du complot en blouses blanches soutenues par le lobby Big Pharma. Non, il a réfléchi, reformulé son hypothèse, et avec un étudiant ils ont fait plein d’expériences supplémentaires. Ils ont d’abord réussi à faire des presque cellules souches, à durée de vie courte, puis des vraies cellules souches. Yaaaah !

Et alors truc incroyable, quand au lieu de crier au martyre vous faites les expériences et vous montrez que vous avez raison, y a pas des gorilles qui débarquent au labo pour tout casser, mais vous avez deux articles dans Nature et le gars qui a eu le Nobel avec la technique que vous rendez obsolète qui dit que c’est super excitant.

On vit quand même une époque formidable en biologie. C’est pas excitant ça ?

Réflexions sur le blog SciLog de J.J. Kupiec et le hasard en biologie

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Cliquez sur l’image (suis-je le rat ? le rat me lit-il ? sommes-nous tous le rat de quelqu’un ?)

Il y a un nouvel arrivant dans le (trop petit) monde des blogs scientifiques francophones : SciLogs.fr, déclinaison française d’une plateforme internationale dépendant de Pour la Science (déclinaison française de Scientific American). Dans les premiers billets de ces blogs, il y en avait un de JJ Kupiec sur le rôle du hasard en biologie moléculaire et les conséquences pour la possibilité de synthétiser le vivant. Ce billet pour moi pose aussi la question du rôle des blogs en science.

Kupiec aime mettre « en avant le caractère foncièrement stochastique du fonctionnement interne des êtres vivants ». Là où ça devient étrange c’est qu’il affirme qu’il y a quelques années cela était « quasi hérétique ». Et il ajoute :

On suppose actuellement que chez un être vivant, l’ordre macroscopique, c’est-à-dire ce qui passe à notre niveau, provient d’un ordre microscopique. Les molécules, protéines et séquences d’ADN, principalement, interagissent de manière séquentielle de manière toujours identique, en formant des cascades d’interactions desquelles tout hasard est exclu.

Cette citation m’a choqué, parce qu’ayant étudié la biologie moléculaire entre 1988 et 1992, et étant depuis resté en recherche à l’interface biologie moléculaire – évolution – informatique, je ne reconnais rien de cette description. J’ai appris que les interactions moléculaires ont une composante aléatoire importante, et je n’ai jamais vécu ni entendu un supposé dogme de l’absence de hasard en biologie.

La biologie moléculaire dans ses détails est de la chimie, avec deux spécificités : des molécules souvent très grosses et complexes, et surtout pour ce qui nous concerne très peu d’exemplaires de chaque molécule. Quand on prend une réaction chimique typique, on a des nombres énormes de chaque molécule entrant en jeu. Ceux qui ont eu des cours de chimie se rappellent peut-être d’avoir raisonné en « moles ». Une mole c’est 6×1023 machins (molécules d’habitude). Ces nombres énormes permettent d’énoncer des lois statistiques très fiables concernant par exemple la vitesse d’une réaction ou les concentrations à l’équilibre (ça dépend surtout de la concentration en fait). Dans chaque cellule vous avez quatre molécules correspondant à chaque type d’ADN (par exemple pour un gène donné). Donc quand une protéine se lie à un site donné d’ADN, le rôle du hasard moléculaire (qui tient davantage de la physique que de la chimie à ce point) est moins visible comme une moyenne statistique type « gaz parfait » que comme le résultat de quelques lancers de dé. Mais (il y a un mais) en biologie on n’a pas beaucoup de molécules par cellule, mais on a beaucoup de cellules ! (1013 cellules humaines et 1014 cellules bactériennes environ dans notre corps.) Donc c’est pas Avogadro mais ça commence à moyenner. Du coup on a tendance à voir ces phénomènes stochastiques (ça veut dire au hasard) comme des phénomènes statistiques, des équilibres par exemple entre attachement-détachement de deux molécules.

Kupiec et moi avons eu un dialogue dans les commentaires de son blog [note de 2017 : de nombreux commentaires dont les miens et ceux de Nicolas Le Novère semblent avoir disparu !], où sont aussi intervenus deux spécialistes de la modélisation en biologie, Nicolas Le Novère, et Tom Roud. Je vous invite à lire cet échange.

Je veux revenir d’abord sur un point important soulevé par Nicolas : on savait que le hasard jouait un rôle, mais on le prenait peu en compte dans nos modèles. En effet, notre modélisation du vivant s’améliore au fur et à mesure que nous progressons dans nos méthodes expérimentales et mathématiques. Et logiquement, plus on veut étudier les choses à des niveaux détaillés (peu de cellules ou peu de temps), plus la stochasticité joue un rôle important. Mais dire qu’il y a eu un dogme niant le hasard, dire que la biologie des systèmes ou la biologie synthétique se font en fermant les yeux sur ses effets destructeurs, je suis désolé mais c’est faux (d’ailleurs aucune citation de Kupiec pour le soutenir malgré mes requêtes). On est tous conscients que nos modèles sont insuffisants, ce qui est pourquoi on travaille à les améliorer, les affiner, déterminer leurs zones d’application et les zones où ils ne s’appliquent pas ou mal. Par exemple les modèles de biologie des systèmes récents prennent explicitement en compte la stochasticité, et il y a une vague de « single cell genomics » qui s’occupe essentiellement de la quantifier pour des phénomènes tels que l’expression des gènes dont parle Kupiec.

Puis je vais passer pour un gros snob raleur là, mais les gens qui se la jouent génie incompris qui révolutionne la science je me méfie (la productivité de M. Kupiec hors blogs : PubMed, Google Scholar). Faut lire les commentaires quand il est interviewé sur {Sciences2} concernant ENCODE, c’est assez intéressant (l’interview aussi fait génie méconnu ; et je vois ailleurs dans {Sciences2} qu’il a inventé le terme ontophylogénèse, l’invention de mots étant typique du génie méconnu). Alors si on veut révolutionner la biologie, j’ai un conseil, c’est de faire des expériences ou des modèles meilleurs que les autres et de les publier. Peut-être que JJ Kupiec a parlé de stochasticité de l’expression avant les autres, mais je doute que personne n’y ait pensé, et ce qui est important en sciences c’est ce qu’on fait d’une idée. D’autres que Kupiec développent des modèles mathématiques et des expériences pour quantifier cette stochasticité, et c’est ça qui est important.

Autant je me réjouis de voir une nouvelle plateforme de blog scientifiques francophones, autant je recommende à mes collègues de blogger, autant je ne pense pas que de renforcer la perception déjà trop répandue d’un establishment scientifique conservateur écrasant des Galilée par centaines soit très constructif, ni de présenter une version faussée de l’histoire et de l’état de sa discipline pour se mettre en avant. Je suis bien en peine de voir ce que le billet de Kupiec apporte à la compréhension de la biologie ou de la science au public.

Je note pour finir que la plupart des nouveaux blogs de Scilogs ont commencé par expliquer des trucs intéressants ! Je recommande notamment Best of bestioles et Intelligence mécanique. 🙂

(Billet retardé par la semaine OGM et autres évènements, mais voici.)

Combien de changements de paradigmes en biologie ?

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Le philosophe et historien des sciences Thomas Kuhn est l’un des deux philosophes des sciences dont les idées ont modifié l’idée que les scientifiques ont de leur métier je pense, l’autre étant Popper. Si on parle avec des philosophes des sciences, leurs idées sont largement abandonnées, mais elles restent influentes en science. En super bref, Popper a proposé qu’une hypothèse scientifique devait être falsifiable. Et Kuhn a proposé que la science progresse avec deux modes : le mode normal, dans le cadre d’un paradigme qui impose certains questions comme pertinentes, et certaines hypothèses comme raisonnables, et le mode révolutionnaire, de changement de paradigme. Exemples de changement de paradigmes (les seuls qui sont dans Kuhn pour autant que je me rappelle) : passage de la physique aristotélicienne à la physique newtonienne, puis à la physique einsteinienne. Ah oui ils étaient tous les deux à fond branchés exemples de physique Popper et Kuhn, la biologie n’était pas encore à la mode, ça avait une image de collectioneur de papillons.

Récemment Dan Graur s’est amusé à compter le nombre d’articles de biologie et médecine se réclamant d’un changement de paradigme :

In 2012 alone, there were 23,800 scientific articles with the term “paradigm shift” in them. Of these, 463 had “paradigm shift” in the title. (These numbers are underestimates as the searches could not identify phrases such as “shifting the paradigm,” “the current paradigm has been overthrown,” or even simple plurals and changes in word order.)

P’tain ! Au bas mot 463 changements de paradigme en biologie en une seule année ! Trois possibilités évidentes : on assure trop, la science avance super vite ; on ne sait pas ce qu’on fait, du coup on change tout le temps de paradigmes mal ficelés ; ou le terme est légèrement galvaudé. Dan penche en faveur de la troisième hypothèse.

Dan ne voit que 4 changements de paradigme dans l’histoire de la biologie : Mendel, Darwin, Kimura, et Hamilton. Explication de texte :

  • Mendel a découvert les lois de la génétique.
  • Darwin a découvert la sélection naturelle et en a profité pour démontrer l’évolution et les relations phylogénétiques entre être vivants.
  • Kimura a découvert la théorie de l’évolution moléculaire neutre. Là ça devient un peu plus technique. Ce que ça dit c’est qu’au niveau de l’ADN et des protéines, la plupart des changements qui sont conservés en évolution le sont par hasard, et que la sélection naturelle ne joue qu’un rôle mineur, d’un point de vue quantitatif. Alors que la biologie évolutive depuis Darwin a eu tendance à se concentrer sur l’explication par la sélection naturelle des adaptations. On va revenir sur cette histoire.
  • Hamilton a montré qu’il n’y a pas besoin de mécanismes compliqués et improbables de sélection de groupe pour expliquer des choses telles que les insectes sociaux, la maintenance du sexe, ou l’altruisme, mais que de la sélection naturelle bête et méchante sur les gènes sufisaient. C’est un peu le contraire de Kimura, le gène est une abstraction dont le support moléculaire n’est pas important, et tout s’explique par la sélection naturelle. Ca n’est pas pour autant que l’un est vrai et l’autre est faux (faut pas croire tout ce qu’on lit dans Dawkins), ils solvent des questions différentes qui se posent à des niveaux d’organisation différents.

Je répondis à Dan sur mon blog anglophone, en disant que Darwin d’accord, mais les trois autres pas trop. Dans l’optique où un changement de paradigme c’est un changement total du cadre dans lequel une science pose ses questions et met ses résultats en contexte, oui c’est clair pour à-peu-près tout le monde je pense que Darwin est l’unique figure incontestable de l’histoire de la biologie qui a eu un impact comparable à Newton en physique. Tous les éléments épars ont fait sens ensemble, des faits qui étaient sans importance sont devenus pertinents (la similarité des espèces sur une île et le continent proche par exemple), et de nouvelles questions sont devenues pertinentes. A mon sens, nous travaillons toujours dans ce paradigme à ce jour, et c’est dans ce sens que j’ai écrit que Kimura ou Hamilton n’ont pas fait de changement de paradigme.

Je trouve aussi les exemples de Dan très biaisés vers la biologie évolutive, et pour moi il y a eu un autre changement majeur de paradigme en biologie, c’est l’abandon du vitalisme, l’idée que le vivant a des propriétés spéciales non réductibles à la physique et la chimie. Le vitalisme a mis très longtemps à être abandonné, de la synthèse de l’urée à partir de composants non issus du vivant, à la démonstration que la molécule d’ADN porte l’information génétique. Il n’y a donc pas une jolie date, un livre, et un vieux monsieur à mettre à coté de Newton, Darwin et Einstein. Mais c’est à partir du moment où l’on abandonne le vitalisme que les questions telles que « quel est le support moléculaire de l’hérédité ? » font sens. De là le succès de la biologie moléculaire. (Maintenant que j’y pense, en Europe on n’a pas trop de créationistes, mais la tendance anti-science de la gauche est assez proche du vitalisme finalement. Hum, bref, revenons à nos moutons.)

S’en est suivi un des ces débats épistolaires dont le monde académique a le secret depuis les Lumières, sauf qu’avec Twitter et les blogs ça a bien pris 24h. Plusieurs collègues pensent que Dan et moi sommes coupables de prendre le terme « paradigm shift » de manière trop restrictive, et que de nombreux changements à plus petite échelle en sont aussi. Par exemple pour Nicolas Le Novère cite le remplacement de la physiologie (étudier le tout) par la biologie moléculaire (étudier les parties séparément), et maintenant l’arrivée de la biologie des systèmes, qui remet les morceaux ensemble. Plusieurs collègues dont moi-même pensent que ces changements-là sont davantage techniques que conceptuels. A son grand crédit Nicolas a fait le super dessin ci-dessous, par analogie avec différents modèles de génétique des populations :

Représentation sympa de la différence Popper / Kuhn dans le progrès de la connaissance, prise du blog de Nicolas Le Novère (cliquez pour aller au blog).

Lorsque, sur conseil d’une collègue philosophe, je suis allé voir sur le site de référence en philosophie la définition des changements de paradigme à la Kuhn, j’ai découvert que c’est le bazar. Kuhn a donné apparemment des définitions incohérentes d’une fois sur l’autre, et les philosophes ne sont pas d’accord pour savoir si ces changements existent ou pas du tout, ne parlons pas de leur fréquence. En biologie c’est pire, et de manière intéressantes les philosophes sont d’accord avec nous que Darwin c’est clair et la biologie moléculaire ça ne l’est pas.

Un point intéressant dans la discussion sur twitter et les commentaires de blogs concernait Kimura. Plusieurs personnes ont fait remarquer que sa théorie neutraliste de l’évolution moléculaire avait changé l’hypothèse nulle en évolution au moins en ce qui concerne l’ADN et les protéines. L’hypothèse nulle, c’est ce que l’on suppose vrai jusqu’à preuve du contraire. De Darwin et surtout Fisher à Kimura, l’hypothèse nulle était que tous les phénomènes que nous observions en biologie s’étaient mis en place sous l’action de la sélection naturelle. Kimura a démontré mathématiquement que le plus probable c’est que la plupart des changements moléculaires sont fixés en évolution par hasard, ce que l’on appelle l’évolution « neutre » (ni bon ni mauvais pour l’organisme). Du coup en évolution moléculaire, nous supposons en effet que les changements sont neutres jusqu’à preuve du contraire. Même que trouver la preuve du contraire est une grosse part de notre activité. L’autre part c’est rafiner nos connaissances de l’hypothèse nulle : des changements neutres ne sont pas forcément complètement aléatoires.

Bref tout ceci m’amène à comprendre quelque chose que j’ai lu sur des forums quand le web était jeune et qu’on lisait les newsgroups dans son outil mail, à savoir la mise en relation de Kimura et de Gould comme tous deux anti-Darwiniens. Gould a notamment proposé que le plus gros de l’évolution des espèces sur les temps géologiques était du bruit n’allant nulle part, menant à une stase morphologique, et qu’il y avait de temps en temps de épisodes « ponctués » d’évolution morphologique rapide. Il a aussi critiqué la tendance des biologistes évolutifs de toujours inventer une histoire « darwinienne » pour tout expliquer, alors que beaucoup de caractères morphologiques selon Gould s’expliqueraient par des contraintes structurales (on ne peut pas avoir des gènes qui mettent des seins chez les femmes sans faire aussi des tétons chez les hommes, genre). Quand j’étais en thèse, la comparaison des deux m’énervait, vu qu’ils ne décrivent pas la même chose. Mais en effet, le point commun des deux contributions est de changer l’hypothèse nulle. Aussi bien chez Kimura que chez Gould, la sélection naturelle a la charge de la preuve, le chercheur doit chercher à la démontrer dans le contexte d’une hypothèse nulle qui n’est pas sélective. De manière intéressante, les travaux plus récents de Michael Lynch sur l’origine de la complexité des génomes rejoignent les deux, puisqu’il explique que des génomes peuvent devenir plus et plus complexes en l’absence de sélection naturelle le favorisant (et même quand c’est défavorable en fait).