#OGM pour l’agriculture bio, par réintroduction de gènes sauvages ?

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Via un article du New York Times, je vois un appel dans Trends in Plant Science (malheureusement d’accès fermé) de la part de scientifiques danois :

Andressen et al 2015 Feasibility of new breeding techniques for organic farming Trends Plant Sci in press

Dedans ils proposent le « rewilding », la réintroduction de gènes de variétés sauvages dans les variétés cultivées.

En effet, un des problèmes des variétés domestiques, que ce soit des animaux ou des plantes, c’est que la sélection sévère à laquelle les humains les ont soumis a conduit à une faible diversité génétique et des défaults génétiques. Ceci a deux composantes :

  1. Lorsqu’il y a sélection sur certains traits, ça diminue la taille de population effective pour les autres traits : si je ne prends que les personnes de 30 ans bonnes en maths et en français avec un goût pour la musique jazz et qui font bien la cuisine, j’aurais un choix plus restreint en ce qui concerne leurs compétences en foot que si je sélectionnais des compétences foot dans toute la population. Si je sélectionne les plantes qui produisent de très grosses graines dans des conditions agricoles (voir ici pour la distance de nos cultures aux plantes sauvages), alors je diminue la taille efficace de population pour les traits du type résiste bien aux aléas climatiques ou aux maladies.
  2. Lorsque la population est petite, la sélection naturelle est moins efficace. Si la population efficace pour un trait est petite, la sélection naturelle est moins efficace pour ce trait. Quand la sélection naturelle est moins efficace, les variants désavantageux sont moins éliminés, les avantageux moins favorisés. Conséquence, la population se retrouve avec de nombreux gènes où seul la version désavantageuse est gardée, ce qui n’est pas terrible admettons-le.

Bilan de ces deux phénomènes, les variétés domestiquées se trimballent un lourd fardeau de variants génétiques désavantageux. C’est frappant chez certains chiens de race, mais c’est vrai aussi pour les plantes cultivées.

D’où l’idée des danois : prendre les versions avantageuses qui dominent encore les variétés sauvages, et le ré-introduire dans les variétés cultivées. Ils voient cela comme un moyen d’augmenter la productivité tout en gardant les intrans (pesticides, engrais) faibles, donc de rendre le « bio » plus efficace tout en conservant ses bénéfices. Ils font à ce propos d’une certaine naïveté me semble-t-il :

The most efficient methods of rewilding are based on modern biotechnology techniques, which have yet to be embraced by the organic farming movement

« have yet to be embraced »… Le mouvement bio n’a pas encore décidé d’utiliser la biotechnologie. Mais bientôt donc…

Leur raisonnement se tient très bien sinon (pour être honnête, l’article inclut une importante discussion de la part sociologique de la question, mais pas très conclusive). Les plantes cultivées utilisées en bio ont été optimisées pour la culture non bio, avec intrants. Si on les croise par technique traditionnelle avec les sauvages, on va aussi réintroduire plein de gènes diminuant la productivité ou autres conséquences négatives, ça va prendre très longtemps, et ça va être très compliqué si on parle de traits multigéniques. Avec la biotechnologie, on peut trouver les gènes que l’on veut et les mettre précisément.

Le rewilding biotechnologique est-il compatible avec l’agriculture biologique ? Les auteurs considèrent plusieurs critères :

  • Santé : le rewilding par biotechnologie permettrait d’améliorer des traits de robustesse, donc moins de pesticides, et de nutrition, sans rien perdre ; donc oui, compatible bio.
  • Ecologie : cette approche peut et diminuer les intrants, et favoriser la biodiversité ; donc oui, compatible bio.
  • Justesse (fairness) : pas d’incompatibilité a priori, mais à considérer au cas par cas.
  • Principe de diligence (care) : le bio a une approche conservatrice mais pas totalement fermée au progrès apparemment, donc ça doit être bon. Les auteurs notent de manière intéressante que rejeter des technologies comme celle-ci n’est pas forcément la stratégie la moins risquée.

Finalement, les auteurs notent une différence dans la définition de « OGM » aux Etats-Unis et dans l’Union Européenne. En Europe, la définition est basée sur le processus de production. Donc si ces plantes sont produites par génie génétique, elles seront considérées comme OGM, et donc comme interdites en agriculture biologique sous les règles actuelles. Aux USA, la définition est basée sur le produit, donc si ces plantes auraient pu être produites par croisements non biotechnologiques, elles ne seraient pas OGM, et pourraient être autorisées en bio.

Pour compliquer encore les choses, ils proposent d’utiliser de nouvelles techniques de mutagenèse de précision qui ne sont pas encore bien couvertes par la législation OGM ; il n’est donc pas clair où la limite serait par rapport aux règles européennes.

On revient donc au point que « OGM ne veut rien dire« , et qu’il faut juger au cas par cas. En tous la proposition me paraît très intéressante. Eventuellement la société va bien devoir avoir un débat rationnel sur les possibilités ouvertes par les progrés de la biologie me semble-t-il, et ceci en fait partie.

10 réponses à “#OGM pour l’agriculture bio, par réintroduction de gènes sauvages ?

  1. Tu me proposes de commenter, je commente !! Très intéressant billet, qui replace l’idée centrale de la plupart des OGM : il ne s’agit pas d’inventer des gènes ex nihilo, mais de se servir de ce qui existe déjà, et de l’introduire ailleurs.
    Mon objection vis à vis des OGM pour la production agricole se place du point de vue économique / social, et est identique à celle que je pourrais avoir (que j’ai) sur des véhicules qui vont plus vite, des bateaux -cargos aux tonnages plus importants, des centrales nucléaires moins dangereuses et plus productives. Il s’agit, à chaque instant, de se poser la question de l’intérêt de la nouvelle technologie, du rapport investissement et risque/bénéfice pour la société. Je te donne juste 2 exemples :
    – Si la mise au point d’un nouvel OGM pour du blé moins gourmand en eau coûte plus cher, et profitera à un moins grand nombre (pour des raisons économiques ou de capacités technologiques) que la mise au point de nouvelles techniques agricoles avec les semences actuelles, alors je trouve qu’il y a du gâchis. Comme il y en a sans aucun doute dans les sommes immenses en R&D du nucléaire comparées à celles en éolien/solaire.
    – Si la mise au point d’un nouvel OGM pour du riz vitaminé est fondamentalement intéressant, il ne faut pas perdre de vue que la raison de la malnutrition est avant tout politique/économique. les OGM ne sont que des palliatifs à des situations sociales dramatiques, et non, pour moi, des solutions.
    Voilà la source de mon scepticisme sur les OGM, en tant que nouvelles technos. J’avoue que je manque de temps et de ressources pour pouvoir chiffrer rationnellement mes objections. Mais j’apprécie vraiment tes billets, très pertinents, bien écrits, et j’espère continuer à avoir l’occasion de discuter de cela avec toi !

    • Salut, et merci d’avoir pris le temps de commenter. Là où j’ai du mal à suivre, c’est le passage potentiel de « il y a du gâchis » ou ne pas être une solution idéale à être éventuellement anti-OGM. Personne n’est « anti » d’autres solutions qui soient potentiellement sub-optimales dans certains contexte. Et en attendant les anti-OGM hardcore se basent à répétition sur des erreurs scientifiques voire des mensonges, que peu corrigent parce que ça ferait « pro-OGM ». Donc pour moi c’est un peu comme la discussion qu’il y avait eu sur les vaccins sur ton blog (http://pourquoilecielestbleu.cafe-sciences.org/articles/vaccins-marche-t-on-sur-la-tete/) : quand on met trop du nuances on finit par cacher le message principal. Il y a quand même des positions soutenues par l’évidence, cohérentes avec ce que l’on connait du monde. Comme les vaccins sauvent des vies et les OGM ne sont pas des poisons. Pour citer le blogeur américain PZ Myers (blog pharyngula) :

      squatting in between those on the side of reason and evidence and those worshipping superstition and myth is not a better place. It just means you’re halfway to crazy town.

      http://scienceblogs.com/pharyngula/2010/06/24/thats-not-a-shoehorn-its-a-sle/

      Bon j’ai encore raté une occasion d’être diplomatique, moi. Ce que je veux dire, c’est que toutes les réserves du monde sur les choix économiques et de société ne doivent pas empécher de communiquer la science correcte sur les OGM comme sur d’autres sujets.

      • Wackes Seppi

        Jolie citation !

        Mais voici deux observations de plus.

        « Si la mise au point d’un nouvel OGM pour du blé moins gourmand en eau coûte plus cher, et profitera à un moins grand nombre (pour des raisons économiques ou de capacités technologiques)… » ?

        Un OGM est une solution (ou une contribution à la solution) génétique disponible pour le plus grand nombre. Il peut y avoir un coût (le surcoût des semences), et il peut être mis à disposition gratuitement. Il n’y a pas d’obstacle technologique.

        « …la raison de la malnutrition est avant tout politique/économique. les OGM ne sont que des palliatifs à des situations sociales dramatiques, et non, pour moi, des solutions » ?

        C’est là un discours archi-rabâché. Je vais essayer d’être diplomatique pour une fois : il n’est pas raisonnable. Ni sur le plan humain, ni même sur le plan de la logique. C’est un non sequitur.

        Il est du reste extraordinaire que certains milieux s’opposent au riz doré – pour la seule raison réelle qu’il est OGM – alors que, bénéficiant d’une nourriture saine et abondante, ils applaudissent des deux mains quand, par exemple, une certaine forme de culture produit des denrées plus riches en vitamines et en anti-oxydants. Ce riz serait « conventionnel » qu’on applaudirait aussi…

    • Un bon résumé en anglais des critiques fréquentes sur les OGM, et le fait qu’elles n’ont pas grand chose à voir avec les OGM d’habitude :

      http://theness.com/neurologicablog/index.php/pbs-gmo-debate/

  2. Gédéon

    Le « rewilding par biotechnologie » est certainement très intéressant pour améliorer les plantes cultivées, y compris pour réduire l’impact environnemental des cultures.
    Mais, je doute que les plantes issues de ces techniques intéressent à priori la filière BIO. Tout simplement parce que le label BIO est aussi un label commercial, qui propose d’abord ce que ses clients demandent. Si une majorité de clients potentiels rejettent les plantes issues de biotechnologies, le label BIO ne les autorisera pas, quand bien même ces plantes auraient un impact environnemental moindre que les autres. Je veux dire que l’argument « nos clients n’en veulent pas » a de grandes chances de l’emporter sur l’argument « c’est bon pour l’environnement ».
    Donc, je verrais plutôt, pour commencer, l’utilisation de plantes issues des techniques de « rewilding par biotechnologie » en agriculture conventionnelle. Si elles font leurs preuves dans ce contexte, c’est-à-dire si elle permettent effectivement de cultiver avec moins d’impact sur l’environnement, alors, cela pourrait éventuellement retourner certaines opinions et faire en sorte que les promoteurs du BIO finissent pas y venir. Mais, je serais étonné qu’ils s’y intéressent en première intention.
    Pour que mon scénario se produise, encore faut-il qu’elles ne soient pas interdites aussi en agriculture conventionnelle, ce qui pourrait se produire dans certains pays. Mais je me dis qu’il y aura toujours suffisamment de pays qui les autoriseront et que cela permettra à ces plantes de faire leurs preuves. Qui vivra verra …

    • Très vrai :

      Je veux dire que l’argument « nos clients n’en veulent pas » a de grandes chances de l’emporter sur l’argument « c’est bon pour l’environnement ».

  3. Wackes Seppi

    L’article est ici :

    http://www.cell.com/trends/plant-science/pdf/S1360-1385(15)00112-0.pdf

    Une longue liste d’auteurs dont aucun n’a de références en amélioration des plantes. L’impression que ça me donne, c’est qu’il s’agit d’une brochette d’adeptes – par conviction ou obligation professionnelle – de l’« agriculture biologique » qui tentent de la faire sortir de son ghetto idéologique.

    Ils se trompent lourdement. Il se trouvera toujours des gourous pour fermer la porte à toute évolution. Tout ce qui se passe sur une paillasse de laboratoire n’est pas « bio ». Point barre. La mouvance est gênée, parce qu’elle en utilise (chut, faut pas le dire), mais elle s’oppose aux mutations induites (c’est le débat des « variétés rendues tolérantes aux herbicides »). Alors, vouloir faire accepter des techniques modernes quand elle produisent le même résultat que les croisements suivis de sélection…

    Quand en plus, c’est une multinationale qui est aux manettes…

    BASF a produit la pomme de terre ‘Fortuna’ contient deux gènes de résistance au mildiou, Rpi-blb1 et Rpi-blb2, provenant de Solanum bulbocastanum. Le transfert de gènes par croisements est théoriquement possible, mais toutes les tentatives ont échoué (ça pose du reste l’intéressante question de la limite entre le possible et l’impossible). On n’a pas vu le monde du « bio » sauter de joie.

    Sur le fond, la pensée me paraît très confuse.

    Vous êtes bien gentil de mettre un « me semble-t-il » après « [i]ls font à ce propos d’une certaine naïveté ». « The most efficient methods of rewilding are based on modern biotechnology techniques » ? La transgénèse, puisque c’est de cela qu’il s’agit essentiellement, ne permet de transférer qu’un gène, ou un petit nombre de gènes.

    Vous écrivez : « Les plantes cultivées utilisées en bio ont été optimisées pour la culture non bio, avec intrants. » Cela fait partie du bréviaire « bio ». La réalité est que, dans beaucoup d’espèces, l’optimisation pour le « conventionnel » se traduit aussi par une optimisation pour le « bio ». Contrairement aux légendes urbaines, les variétés modernes sont plus résistantes aux parasites et aux maladies que les variétés anciennes. On peut aussi noter que, depuis que le « bio » existe, on n’a pas produit bézef de variétés spécialement adaptées. Dans le cas du blé, sauf erreur, ce qui a été produit récemment n’a pas supplanté ‘Renan’.

  4. La proposition que font ces auteurs est assez bonne, mais il ne faut pas se cacher: ce n’est pas avec ça que le débat deviendra forcément plus rationnel sur les OGMs. Le débat actuel sur les OGMs n’a que peu à voir avec les questions techniques et scientifiques sur le sujet. Et malheureusement, je suis tenté de dire que dès qu’un débat devient le centre de l’idéologie d’au moins un parti politique et est médiatisé, il est pratiquement impossible de conserver une grosse part de rationalité (en tout cas de ce côté-ci du Léman).

    Aller chercher tout un tas de gènes dans la nature maintenant que le séquençage et l’insertion sont devenues des technos bien maîtrisées et relativement peu chères est intrinsèquement une bonne idée. Cependant, la commercialisation de telles plantes n’est pas bloquée par des difficultés techniques, mais plutôt par des difficultés légales et par la contestation, dans laquelle se reconnaît une bonne part de population européenne!

  5. Ping : #OGM pour l’agriculture bio, par r&eacute...

  6. Intéressant, et pas mal en relation thématique avec les plantes GM à résistance contre la sécheresse au final. On pourrait aussi préciser que tout dépend du type de label BIO visé, certains étant plus « permissifs » que d’autres lorsqu’on les compare tous. Par contre il est certain que le BIO n’est pas opposé au progrès technologique, on peut utiliser tout un cahier de molécules chimiques en agriculture bio et pas seulement la fameuse bouillie bordelaise.

    Après il ne faut pas perdre de vue que le rejet des OGM est très peu scientifique mais surtout politique et idéologique. Si une grosse firme reprend cette idée, on aura blocage immédiat.