10 concepts scientifiques dont il faudrait arrêter d’abuser

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Un article récent du blog/magazine techno io9 pose la question à différents scientifiques : « quels concepts sont les plus incompris ? » (en anglais). Les réponses sont intéressantes :

1. Le concept de Preuve, pour Sean Carrol, physicien.

En effet, en dehors des maths, on ne prouve rien, on a un soutien statistique de plus en plus fort pour des modèles décrivant le monde de mieux en mieux. Ce qui pose problème dans la communication scientifique, quand on nous demande si on a la « preuve » du changement climatique induit par l’humanité, de l’efficacité des vaccins, de l’impact (ou non) des OGM, de l’évolution, etc etc. Je suis assez d’accord avec ce problème. Un problème d’ailleurs parallèle est quand on vous demande si vous « croyez » à l’évolution, au changement climatique, etc. Oui au sens d’une opinion raisonnée, mais non au sens d’une croyance religieuse.

2. Le mot Théorie, pour Dave Goldberg, un astrophysicien.

Dans le language commun, une théorie c’est une supposition, one opinion. En science, c’est un édifice théorique (bin tiens) qui décrit un aspect de la réalité, qui est testable et a résisté à de nombreux tests, et qui peut être adapté à de nouvelles connaissances jusqu’à un certain point (par exemple l’inclusion de la génétique dans la théorie de l’évolution). Le problème pour Dave Goldberg c’est la confusion entre ce sens et celle de l’expression du language courant « juste une théorie ».

3. L’incertitude quantique et l’étrangeté quantique, aussi pour Dave Goldberg.

Le problème est l’utilisation de concepts difficiles à comprendre, qui indiquent que le monde à un certain niveau est non déterministe, par toutes sortes de tendances mystiques. Je cite Goldberg : « just because the universe isn’t deterministic doesn’t mean that you are the one controlling it ». La mécanique quantique ne démontre pas l’existence de l’âme (ni de la Force).

4. Acquis contre inné, pour la biologiste évolutive Marlene Zuk.

Je vais citer une partie de son raisonnement, qui vaut le coup :

The first question I often get when I talk about a behavior is whether it’s « genetic » or not, which is a misunderstanding because ALL traits, all the time, are the result of input from the genes and input from the environment. Only a difference between traits, and not the trait itself, can be genetic or learned.

Oui ! Bien évidemment, sans gènes pour apprendre à parler, on ne parle pas français. Mais si on grandit en Chine, on ne parle pas français non plus.

5. Le mot naturel, pour le biologiste synthétique Terry Johnson.

Un cliché des discussions science et société. Les deux points principaux sont bien soulevés par Johnson : (1) est-ce que cela fait sens de distinguer ce que fait un humain (artificiel) de ce que fait une abeille ou un castor (naturel) ? Et (2) spécifiquement pour l’alimentation, c’est plus ou moins impossible à définir, mais pratiquement rien de ce que nous mangeons est sans intervention humaine.

6. Le mot gène, à nouveau pour Terry Johnson.

Il commence par deux points, un où je suis d’accord : on a beaucoup de mal à définir ce qu’est un gène de manière générale, et un où je le suis moins, en répercutant les clichés sur l’ADN poubelle pour lequel on découvrirait plein de fonctions (voir débat ENCODE).

Ensuite il note que le mot gène est souvent mal utilisé quand il est suivi de « pour » ou « de », genre le gène de l’obésité. En fait les variations entre individus, qui nous intéressent le plus souvent dans ces discussions, sont dues à des variations dans les gènes et le reste de l’ADN, qui interagissent entre eux et avec l’environnement. Donc on peut dire « le gène dont certains variants font partie des facteurs de risque pour l’obésité ». Moins sexy.

7. Le terme statistiquement significatif, pour le mathématicien Jordan Ellenberg.

Le point le plus intéressant pour moi, et qui m’a attiré vers l’article via Twitter. En effet, quand on dit « significatif », on comprend qu’un effet a une importance. Or les tests de probabilité utilisés pour parler de significance statistique ne mesurent pas l’importance de l’effet, mais notre capacité à le détecter par rapport à une alternative. Il propose donc « statistiquement détectable » à la place, et la significance serait réservée à la discussion de la taille de l’effet par rapport au phénomène mesuré (10% de différence de durée des enseignements n’a pas la même importance que 10% de différence d’espérance de vie). Je suis tout-à-fait d’accord. D’habitude je clarifie cela en parlant de « significance biologique » (parce que j’étudie la biologie).

8. Le concept de survie du plus apte, pour la paléoécologiste Jacquelyn Gill.

D’une part, ce n’est pas un concept du à Darwin, contrairement à ce que l’on pourrait croire. Et d’autre part, cela évoque un combat continuel dans lequel les espèces s’améliorent forcément. Mais l’évolution peut être neutre, elle peut être adaptative à court terme mais maladaptative à long terme, et l’on peut s’adapter de toutes sortes de manières qui ne soient même pas liées à la survie, mais typiquement à la reproduction (voir billets Ranacaudas et évolution reloaded).

9. La compréhension des échelles de temps géologiques, pour la même Jacquelyn Gill.

Elle râle parce que les gens mélangent dinosaures et hommes de Cro Magnon. Ouais, mais à mon avis plus un problème de culture scientifique que de concepts.

10. Le mot organique (ou biologique), pour l’entomologue Gwen Pearson.

Le même problème que pour le mot naturel. D’ailleurs Pearson met dans la « constellation » de mots qui « voyagent avec organique » les termes « sans produits chimiques » et « naturel ». A noter qu’en anglais « organic farming » a le sens francophone de « agriculture biologique ». Elle râle moins par rapport à la différence, inévitable, entre le sense technique (organique : qui contient du carbone) et le sens courant, mais sur le fait que ces termes indéfinissables recouvrent des réalités variées qui sont alors masquées. On va penser qu’organique ou naturel sont meilleurs qu’artificiel ou synthétique, alors que les champignons vénéneux bio sont bien plus dangereux que l’insuline produite par bactérie OGM. Avec un lien vers un site cool explicant la chimie et les erreurs liées à sa mauvaise compréhension.

(titre corrigé suite à tweet d’Alexandre Moati)

Mise à jour : examples supplémentaires intéressants postés sur Reddit.

9 réponses à “10 concepts scientifiques dont il faudrait arrêter d’abuser

  1. Wackes Seppi

    Je m’étonne de ne pas voir « environnement » par contraste avec « génétique » dans le domaine médical.

    • Quel est l’abus de ce concept ?

      • Wackes Seppi

        Les maladies ont trois origines : génétique, infectieuse ou « environnementale ». Tout ce qui n’est pas d’origine génétique ou infectieuse est « environnemental ».

        Moyennant quoi les marchands de peur limitent « environnemental » à l’action supposée de facteurs qu’ils détestent et combattent.

  2. J’ai également un problème de définition du mot gène (et pour un biologiste c’est pas facile ^^). Je suis arrivé à parler de gène pour toute séquence transcrite (mais non forcément traduite) au contraire de ce qu’on nous apprend à la fac où un gène est transcrit en ARN puis traduit en protéine. Qu’en penses tu ? Quelle est la définition de gène pour toi ?

    • Je ne limiterais certainement pas à ce qui est traduit en protéine. Je pense qu’on a toujours reconnu que ce qui est transcrit en ARN structural (ARNr ou ARNt) est un gène.

      Après, ça dépend à mon avis du contexte. Certains collègues préfèrent parler de locus, moins chargé. Je tends à utiliser une définition du type : transcrit en un ARN qui a une fonction ou qui est traduit en protéine qui a une fonction. Mais après faut définir fonction, hahaha.

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