Mes philosophes de la biologie préférés : clairs et rigoureux

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Il y a deux billets que j’ai bien aimé sur le blog « Philosophie des sciences » : Les électrons existent-ils ? (1/2) Réalisme et sous-détermination et Les électrons existent-ils ? (2/2) Changements théoriques et réalisme structural. Après avoir signalé sur Twitter que j’aimais ces billets, l’auteur m’a répondu :

Et c’est vrai que ces billets, comme beaucoup de la philosophie des sciences « classique », s’appuient beaucoup voire exclusivement sur des exemples empruntés à la physique. Or ceci n’est pas juste une question d’exemples, mais cela influence les questions posées. Pour Kuhn ou Popper (voir ce billet) et beaucoup d’autres les questions posées par « la science » à « la philosophie » sont les questions posées par la physique. J’admet que la physique de la première moitié du 20ème siècle soit un objet de fascination intense, mais la biologie depuis le milieu du 20ème (en gros, ADN et synthèse néo-Darwiniste) dépote sérieusement, et pose des questions différentes.

Donc en réaction à ce petit échange Twitter, voici quelques philosophes dont je trouve l’apport positif. A savoir qu’ils ont éclairci des points pertinents à mon travail.

Le plus grand à mon avis : Eliott Sober. Il a écrit de nombreux excellent articles et livres, et je suis tombé sur lui la première fois en cherchant sur internet si d’autres que moi avaient pensé que l’Intelligent Design (créationisme relooké) était essentiellement un problème de probabilités conditionnelles (bien sur que d’autres y avaient pensé, dont Sober). Bref, Sober a beaucoup écrit (et pensé) sur les questions philosophiques posées par l’évolution. Je recommande en particulier un livre : Evidence and Evolution: The Logic Behind the Science. En quelques chapitres ultra clairs il explique quelles types d’évidence on peut utiliser dans une science de type historique comme l’évolution, ce que l’on peut savoir et avec quelle confiance, et montre en passant où les créationistes se trompent. C’est grâce à ce livre que j’ai pour la première fois vraiment compris la différence entre approches fréquentiste, vraisemblance et bayesienne des statistiques. Parmi ses nombreuses contributions, j’avais bien aimé aussi la discussion avec un mathématicien appliqué à la biologie sur le fait de pouvoir tester l’hypothèse d’un ancêtre commun à tout le vivant (Sober & Steel 2002).

Deux autres philosophes que j’apprécie pour un livre en particulier chacun :

Samir Okasha, pour son livre « Evolution and the Levels of Selection », où il illustre brillamment que les philosophes peuvent être utiles aux scientifiques (pas qu’ils aient une obligation envers nous hein). La querelle sur la possibilité et l’efficacité potentielle de la sélection naturelle à différents niveaux d’organisation a été compliquée par une confusion effroyable sur la terminologie, des questions mal posées, et des erreurs de logique cachées dans des raisonnements compliqués. Par niveaux d’organisation, on entend : la sélection naturelle peut-elle agir siur la population ou l’espèce, ou seulement sur l’individu ou le gène (même entre ceux-là il y a parfois des débats confus) ? Okasha clarifie tout cela magistralement, et montre sous quelles conditions de la sélection apparemment de groupe est vraisemblable, et ce que cela veut réellement dire.

Et Ron Amundson pour The Changing Role of the Embryo in Evolutionary Thought: Roots of Evo-Devo. Bien qu’il soit un philosophe, il fait ici un travail d’historien, en faisant un historique de la tension entre deux approches de la biologie évolutive : l’approche structuraliste et l’approche fonctionaliste. Les deux ont leur origine dans l’étude de la diversité des espèces bien avant Darwin. L’approche structuraliste est issue de la morphologie comparée et de l’étude du développement, très importante au 19ème surtout en France et en Allemagne (par exemple Haeckel), et a été largement éclipsée lors du triomphe du néo-Darwinisme anglo-américain du milieu du 20ème. Elle veut savoir pourquoi et comment il y a des formes différentes. L’approche fonctionaliste est historiquement surtout anglaise, et Darwin puis le néo-Darwinisme de la génétique des populations sont fonctionalistes. Elle veut savoir pourquoi les choses sont adaptées, pourquoi elles marchent si bien. L’un demande pourquoi les tétrapodes ont tous 4 pattes et les insectes 6, l’autre demande comment des tétrapodes peuvent les uns voler, les autres nager. Le structuralisme est revenu à la mode à partir des années 1990 avec l’Evo-Devo, étude des mécanismes génétiques et moléculaires sous-tenant les similarités et différences anatomiques entre espèces. Amundson pense que ces deux approches ne peuvent être conciliées parce qu’elles posent des questions différentes. C’est la première référence bibliographique du projet de financement que j’ai écrit en septembre dernier (et qui a été financé, merci). Sauf que j’argue qu’Amundson a tort, et que la génomique permet de réconcilier les deux approches. A développer un de ces quatre sur le blog.

A noter un point commun de Sober et Okasha : ils n’ont pas peur des équations. Pas seulement de les montrer, mais de les démonter, de les comprendre vraiment avec leurs implications et leur pouvoir clarificateur. Et tous les trois avec Amundson n’ont pas peur d’aller dans le détail de la science qu’ils veulent comprendre, et le cas échéant de montrer des erreurs des biologistes de manière justifiée.

A noter aussi que même si j’ai mis en avant Amundson et Okasha pour un livre chacun, ils ont de nombreuses autres contributions, et Okasha notamment est considéré comme un interlocuteur important en biologie théorique. A noter aussi de Okasha un petit livre sympa : Philosophy of Science: A Very Short Introduction. Il écrit moins bien que Sober mais c’est pas un nul.

Il faut finalement que je mentionne Michael Ruse, l’un des philosophes de la biologie les plus connus (le plus connu ?). Il est très Darwinien, et descend en flèche de manière que je trouve injustifiée tous ceux qui osent critiquer l’orthodoxie néo-Darwinienne à la Dawkins. Il écrit super bien, mais je trouve qu’il manque de rigueur, et donc je n’aime pas.

Voilà, un peu de lecture pour vos longues soirées de printemps, et des idées de billets de blog pour le jour improbable où j’aurais le temps de développer chacun de ces points. Haha.

7 Responses to Mes philosophes de la biologie préférés : clairs et rigoureux

  1. Merci pour toutes ces références, ça donne envie de lire tout ça.

    Il est vrai que les articles que tu mentionnes (dont je suis l’auteur) sont plutôt centrés sur la physique.
    Pour ma décharge, je mentionnerai deux points :
    – la question du réalisme scientifique dont il était question dans ces articles se pose plutôt vis à vis de la physique dans la mesure où on considère généralement que c’est la discipline la plus fondamentale. Je ne suis pas certains qu’on puisse être réaliste à propos des entités de la biologie sans l’être à propos des entités physiques par exemple. Comme tu le dis ce sont souvent des questions différentes qui seront posées au sujet de la biologie (sur les unités de sélection, la notion de fonction, la réduction à la chimie, …).
    – ayant reçu une formation en physique mais pas en biologie, j’avoue que je serais moins à l’aise pour en parler et je suis plutôt spécialisé en philosophie de la physique. Mais je n’exclue pas d’écrire un ou deux articles sur le sujet un jour. Il y a des choses vraiment intéressantes dans le domaine.

    Pour ma part j’ai lu deux ouvrages de philosophie de la biologie récemment, que je conseille également même s’ils sont sans doute plus génériques :
    – « Contemporary debates in philosophy of biology » recueil d’articles autour des questions fondamentales , avec à chaque fois un article « pour » et un « contre »
    – « Philosophie de la biologie », plutôt un manuel d’introduction en fait, dont voici une recension http://blog.crdp-versailles.fr/oeildeminerve/index.php/post/17/03/2014/Christian-Sachse,-Philosophie-de-la-biologie.-Enjeux-et-perspectives,-lu-par-Jonathan-Racine

    • Merci pour les commentaires. La question de la fonction est en effet centrale, il faudrait que je revienne dessus à une occasion.

      Un point qui me frappe dans la revue mise en lien est l’insistence sur la langue :

      Il est difficile pour le lecteur francophone d’aborder le champ de la philosophie de la biologie

      J’ai déjà rencontré cette attitude chez certains collègues de sciences humaines, que je trouve à la fois paradoxale et détrimentale. Paradoxale, parceque ce sont les « littéraires » (sensu lato) qui semblent bloquer sur une langue étrangère, alors qu’elle devrait faire partie de leur bagage. Et détrimentale, parce que toute personne qui prétend parler de science d’une quelconque manière (historien, philosophe, journaliste) mais ne lit pas l’anglais n’a pas plus de légitimité pour moi qu’un historien de Rome qui ne lirait pas le latin. Cela veut dire que cette personne se refuse à considérer les sources primaires, et c’est très grave.

      • Peut être que l’auteur regrette simplement qu’il n’y ait aucun ouvrage destiné aux francophones (pas forcément spécialisés dans le domaine) afin de leur rendre le champs accessible, ce qui ne veut pas dire qu’il refuse lui même de lire en langue anglaise ou qu’il considère que les spécialistes devraient travailler en français uniquement…

  2. Salut Marc,

    C’est rigolo de tomber par hasard sur ton blog en surfant le c@fé des sciences que je suis depuis un moment.

    D’autant plus pour récupérer des refs de philo de sciences interessantes (J’ai lu la short intro de Okasha, et son « Evolution and the Levels of Selection » fait partie de ma liste-de-livre-à-lire-un-jour-mais-j’ai-pas-le-temps.) Je vais rajouter Sober dans la liste.

    Amicalement,

    Pluc

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