Le saumon #OGM qui grandit très vite présente-t-il un risque pour l’environnement ?

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Dans mon Podcast Science sur les OGM, j’ai mentionné le cas de saumons OGM grandissant plus vite en aquaculture. Suite à cela, un collègue m’a fait passer un papier de 2004, où les auteurs ont étudié le même type d’OGM que fait dans les saumons, mais dans une autre espèce de poisson, le medaka. Les mâles OGM plus gros ont un avantage de sélection sexuelle, donc ont davantage d’enfants que les plus petits, mais leurs enfants survivent moins bien. En introduisant ces paramètres dans un modèle mathématique de dynamique de populations, ils trouvent que grâce à l’avantage des mâles, le gène OGM envahit une population, mais qu’ensuite la population s’éteint à cause du désavantage qu’apporte ce gène sur la viabilité.

saumon de Wikipedia

medaka de Wikipedia

Ce papier est intéressant, et pose des questions importantes pour la manipulation de la croissance des poissons. Mais les conclusions dépendent de données expérimentales sur le medaka, qui n’est pas un saumon, au labo pas dans la nature, et de la modélisation utilisée. Du coup j’ai cherché à en savoir plus, et voici le résultat de cette recherche.

Dans un autre article, de 2007, on trouve qu’en conditions typiques d’aquaculture, les saumons OGM grandissent trois fois plus grands que les non OGM dans le même temps. Quand ces saumons géants sont mis en conditions simulant la nature, ils ont un impact prédateur très important. Par contre, quand ils sont élevés du départ en conditions simulant la nature, ils ne sont plus grands que de 20%.

Dans un article de 2010, trois types de saumons ont été mis en compétition pour la reproduction en milieu immitant la nature (courant d’eau, cailloux au fond) : des sauvages, des issus de ferme non OGM, et des issus de ferme OGM. Les « cultivés » non OGM ont des mâles plus petits, et n’ont produit que 11% à 14% des petits, en partant de 50-50 cultivés – sauvages. Quand on utilise des cultivés OGM, ils sont plus grands mais sont nuls en reproduction, et ne produisent que 2% à 6% des petits. Un autre article de 2011 observe des résultats similaires, mais conclut :

Although transgenic males displayed reduced breeding performance relative to nontransgenics, both male reproductive phenotypes demonstrated the ability to participate in natural spawning events and thus have the potential to contribute genes to subsequent generations.

Dans un article très intéressant de 2013, les auteurs montrent d’abord que le saumon OGM Salmo salar (saumon atlantique) peut s’hybrider avec l’espèce proche Salmo trutta (truite brune ; truites et saumons ne sont pas des groupes taxonomiques à proprement parler, mais on s’éloigne du sujet là). S’hybrider, cela veut dire en l’occurrence que ces deux espèces proches peuvent se reproduire et avoir des petits viables. Et surtout, ils comparent les hybrides avec les deux types parents, S. trutta sauvage et S. salar OGM. Déjà, surprise, l’hydride grandi plus vite que les deux autres types en conditions d’aquaculture. Et surtout, lorsqu’on mélange dans des conditions simulant la nature hybrides, S. salar OGM et S. salar sauvage, les hybrides ont un avantage sélectif net, baissant la croissance des deux autres types de 82% et 54%. Ceci implique que si des saumons OGM s’échappent dans la nature, et se reproduisent avec des saumons sauvages, c’est leur progéniture (les hybrides) qui risque de poser problème.

A noter qu’il y a une réponse publiée à cet article, qui fait notamment remarquer qu’ils ont élevé les saumons hybrides en conditions d’aquaculture, et non en conditions immitant la nature. Donc on ne sait pas comment les hybrides se débrouilleraient dans des conditions plus difficiles (par exemple nourriture limitée). A noter la déclaration de conflits d’intérêts de cette réponse, mais la remarque reste valide :

I was Vice President for External Affairs at Aqua Bounty Technologies from 2001 to 2008, where I had responsibility for preparing an environmental impact assessment of the commercial use of transgenic Atlantic salmon. I have no present or continuing affiliation with or financial interest in the company.

Par ailleurs, et comme me le faisait remarquer un collègue, aucune de ces études ne semble modéliser la survie à l’hiver, qui devrait logiquement pénaliser les saumons OGM à croissance rapide.

Alors que conclure de tout cela ?

A mon humble avis, il n’est pas démontré que le saumon OGM à croissance rapide (on peut imaginer d’autres saumons OGM qui auraient des propriétés complètement différentes, voir billet « les OGM n’existent pas ») présente un risque environnemental, mais ce risque reste possible, et en l’état des connaissances pas improbable. Donc je dirais que l’on est dans un cas où le principe de précaution peut s’appliquer de manière justifiée et rationnelle : ne pas cultiver ces saumons à grande échelle avant d’en savoir plus.

12 réponses à “Le saumon #OGM qui grandit très vite présente-t-il un risque pour l’environnement ?

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  2. Wackes Seppi

    Merci pour ce billet très instructif.

    Sur l’excellent Biofortified :

    http://www.biofortified.org/2010/10/salmon/

    http://www.biofortified.org/2013/02/what-do-you-want-to-know-about-aquadvantage-salmon/

    Voir aussi les commentaires…

    Vous concluez qu’on est « dans un cas où le principe de précaution peut s’appliquer de manière justifiée et rationnelle : ne pas cultiver ces saumons à grande échelle avant d’en savoir plus ».

    Le drame, me semble-t-il, est que pour en savoir plus, il faut élever ces saumons à une échelle suffisamment grande, en fait à une échelle se rapprochant de l’industriel… ce à quoi s’oppose précisément le principe de précaution, qui devient un principe d’inaction.

    Il va sans dire que si on essayait d’en savoir plus, on se heurterait aux limites actuelles de la décision politique. L’absence de problèmes ne peut pas être démontrée. Tout risque potentiel, même le plus ténu et le plus improbable, sera pris comme motif de refus (voir ce qui se passe en France sur les OGM…). Et il se trouvera toujours des activistes – purs ou scientifiques mettant leur statut au service de l’activisme – pour monter les risques les plus improbables en épingle, voire en inventer.

    Je n’ai pas suivi ce dossier. J’en suis resté au projet d’Acqua Bounty d’élever leurs saumons au Panama dans des conditions qui rendent la fuite dans la nature impossible – oups ! Quasiment impossible.

    P.S. Ne pourriez-vous pas rendre les liens plus visibles (par un changement de couleur ou un soulignement, par exemple) ?

  3. Encore un blog bien documenté, bravo Marc!
    Concernant ta conclusion, je suis d’avis que dans ce cas là, pour la simple raison que l’article initial de 2004 décrit et modélise un scénario biologique plausible qui pourrait amener un effet catastrophique (extinction de la population), le principe de précaution doit s’appliquer. Tu termines en disant avant d’en savoir plus. Quelle(s) info(s) seraient selon toi suffisantes pour permettre de cultiver ce saumon OGM à grande échelle?

    • Bonne question.

      Il me semble qu’on pourrait arguer que si des études suivantes en laboratoire indiquent une absence de risque apparent de manière robuste (par exemple, les saumons OGM ne passent jamais l’hiver, ou n’arrivent jamais à se reproduire vraiment), alors il serait possible de passer à des études en environnement semi-naturel. Et si ceux-là confirment l’innocuité, alors passer à l’échelle industrielle.

      Mais je peux aussi voir qu’on pense, comme tu le suggères, que le risque en l’occurence est trop élevé, et qu’il faut arréter ce développement particulier.

      Par contre, pour revenir à un thème qui m’est cher, ce problème potentiel pourrait aussi exister dans des espèces non OGM, soit sélectionnées, soit déplacées entre continents, et que je sache il n’existe pas de tests ni de procédure pour vérifier l’impact potentiel de nouvelles espèces domestiques avant de les introduire quelque part. Compléments d’information bienvenus.

      • Valentin Lab

        La conférence de Gilles Boeuf du Collège de france (disponible gratuitement) du début de cette année est un bon départ pour des renseignements et des anecdotes sur les innombrables cas de déséquilibres et de prolifération d’espèce invasives au détriments des environnement et de la biodiversité que l’homme à déjà engendré souvent involontairement.
        Il s’agit souvent uniquement d’un déplacement d’une espèce vers un nouveau lieu, ou l’ouverture d’un accès (le canal de suez par exemple, transport involontaire de rongeurs, insectes, bactéries). Souvent la disparition d’un espèce (dite « architecte ») peut engendrer la disparition d’un milieu complet. Nul besoin de modification génétique, la modification de l’environnement suffit. La plupart du temps, nous ne faisons que constater les destruction bien après les faits, et l’introduction d’une espèce dans ces milieux hyper complexes et dynamique est encore très loin de nos capacités de prévisions. Rappelons que nous en sommes toujours à y dénombrer les acteurs et en découvrir les relations insoupçonnée et nous allons de surprises en surprises.

        Aussi, ce n’est pas parce que l’on détruit déjà allégrement la biodiversité de notre planète (on parle de l’équivalent d’une « extinction massive » déjà, et sans mentionner les OGM) que cela doit nous permettre d’utiliser sans précaution cette nouvelle façon de jouer à l’éléphant dans un jeu de quille. Or depuis 1973, le génie génétique a clairement franchi une étape décisive qui nous donne évidemment des rêves de pouvoir et des moyens d’une autre échelle à comparer au patient travail de sélection naturelle ou d’hybridation que l’on employait précédemment.

        Comme dans le chef-d’oeuvre de Walt Disney, Mickey l’Aprenti-sorcier, nous maitrisons une nouvelle formule extraordinaire, particulièrement grisante devant le champ des possibles (comprendre « les bénéfices » financiers et donc politiques possibles aussi). Mais son effet peut nous échapper… et c’est particulièrement semblable aux balais animés se démultipliant à l’infini de la fiction de Walt Disney, aussi un peu de temps et une sage prudence nous permettra probablement d’en profiter avec maturité dans un avenir proche et sans risquer des regrets amers devant l’irréparable.

        Si encore on maîtrisait et comprenait le rôle de l’épigénétique, du code génétique « non-codant », le rôle exact des virus et leur relation avec notre évolution. Quelle place pour les gènes dans les maladies auto-immunes, la schizophrènie, l’autisme, les cancers ? Cela fait peut-être plus de 40 ans que l’on peut parler de GMO, pourtant nous en sommes encore au tout début. Un peu d’humilité et moins d’arrogance ne peut pas faire de mal !

  4. C’est juste, ce n’est pas un problème spécifiquement OGM, et de tels effets lors d’introduction d’espèces sont bien documentés, par exemple la myxomatose pour contrôler les populations de lapins en Australie ( http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/22333483 ), ce qui a été assez efficace dans un premier temps!

    Pour les saumons, peut être qu’une alternative est l’ajout d’un autre gène, rendant les saumons mâles reproductivement inopérationnelles?

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  6. Les différents paramètres génétiques favorisant un individu par rapport à un autre dans un milieu naturel me semblent tellement complexes que j’en viens à douter que l’homme puisse créer une « super-espèce » (dans son milieu naturel). Ca me semble difficile de concurrencer la sélection naturelle. Qu’en pensez-vous ?

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