doit-on limiter la recherche scientifique ?

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Il y a eu une discussion récente sur la liste mail interne aux bloggeurs du C@fé sciences, sur la question « Doit-on limiter la recherche scientifique ? ».

Le point de départ était un article « sur la première dérivation de cellules souches embryonnaires humaines à partir d’un embryon cloné », suivi d’un article du New York Times sur « le steak de cellules souches ». D’où la question de Vincent du blog Dessous de sciences aux autres blogueurs du C@fé sciences :

Est ce que pour vous la science, et plus particulièrement le domaine des cellules souches, commence à dépasser des frontières éthiques et à aller trop loin ?

(Entre temps, Vincent a couvert le sujet des steaks aux cellules souches.)

Je vais essayer de résumer les grandes lignes de ce qui est sorti de cette discussion. J’espère que mes confrères commenteront et corrigeront mes racourcis et mes incompréhensions. Entre « guillements » et en italiques les citations d’autres blogueurs.

Plusieurs bloggueurs, surtout mais pas seulement des chercheurs, considèrent qu’il est dangereux voire détrimental de vouloir limiter la science, et que la question ne doit se poser qu’au niveau des applications éventuelles. On peut poser la question du « pourquoi sans limites« . Les applications rentrant dans un cadre industriel et non scientifique, et ayant vocation à être réglementées. Je partage ce point de vue, je vais m’en expliquer plus loin.

Dans la suite d’un billet de blog sur la fameuse citation de Rabelais « Science sans conscience n’est que ruines de l’âme », Sirtin regrette que l’aspect éthique et plus généralement science et société ne soit que très peu présent lors des études scientifiques.

Donc « nous (les scientifiques) ne voyons que par le bout de la lorgnette et nous déchargeons de nos responsabilités vers la société. » Un point proche est le risque que les scientifiques, ayant répondu à une question avec succès, ne résistent pas « aux appels du pied de grandes compagnies richissimes qui voudrait aller plus loin et cloner un individu complet » (par exemple). Je dois dire que je ne suis pas sur de comprendre ce que ceci implique en pratique, mais je note avec plaisir que mon université a un enseignement obligatoire « science et société« . :-) Le point de vue presque contraire est que « tout ce qui est technologiquement possible finira par être démocratisé dans la mesure où un minimum de personnes sont disposées à payer pour cette technologie/service« , donc ce n’est qu’une question de temps pour que la société s’habitue à diverses avancées comme la sélection génétique pré-natale. Mais avec la possibilité d’allers-retours selon la perception de la société des coûts-bénéfices, et la sensibilité à différentes valeurs. Par exemple avec les mouvements écologistes le coût environnemental d’une alimentation abondante et variée devient davantage ressenti et pris en compte. On en revient au même point, qui est l’importance de l’éducation et de la réflexion des scientifiques, tout en poursuivant leurs recherches.

D’ailleurs plusieurs personnes ont noté que l’éthique ne peut pas entièrement être déterminée par la société ou le cadre légal, et qu’à un moment il s’agit de valeurs et de choix personnels.

Un autre point intéressant qui est remonté est la différence entre poser une question de manière abstraite, et utiliser divers outils expérimentaux pour y répondre. Doit-on faire des expériences sur des patients humains, des animaux, des cultures cellulaires, des échantillons précieux, et quand ?

A un moment de l’échange, David de Sciences étonnantes a cité une émission de France Inter avec Pierre-Henri Gouyon l’ayant convaincu qu’il fallait effectivement limiter la recherche scientifique : La tête au carré.

Je trouve perso que PH Gouyon confond plusieurs choses : quelles questions l’on se pose (ce qui devrait être le sujet me semble-t-il), quels moyens on utilise pour y répondre (voir ci-dessus), quelles motivations l’on a pour y répondre, et quelles sont les applications potentielles ?

Par ailleurs ce qui m’a frappé dans cette émission, c’est que l’autre intervenante, Sonia Desmoulin-Canselier, est très claire et lucide là où Gouyon confond les choses et embrouille plus qu’il n’éclaircit. Elle note notamment que quand on parle de recherche il faut poser une hypothèse scientifique, alors que les exemples de Gouyon ne concernent généralement pas de telles hypothèses. Par exemple Gouyon dit qu’il ne faut pas parler de races humaines, parce que les américains font du vilain avec (il passe comme très anti-américain dans cette émission à mon avis, alors qu’une caractéristique essentielle de la recherche scientifique à mon sens est d’être universelle). Mais il ne dit pas dans quel cadre, en posant quelles questions, l’on serait amené à parler de races humaines. Je me permet de vous renvoyer à ce sujet à mon billet sur le sujet, où je discute qu’il existe des différences génétiques entre humains mais pas de races à mon avis, et pourquoi le sujet fait l’objet de discussions pertinentes entre scientifiques.

Prenons l’exemple d’une question simple : Y a-t-il de la vie sur Mars ?

Peut-on poser la question ? Un peu mon neveu ! J’veux savoir, j’veux savoir, j’veux savoir ! A ce stade, la question est : si vous pouviez avoir la réponse magiquement, la voudriez-vous ? Moi oui. Et si vous non, faut éviter de vous tenir au courant des avancées scientifiques, que puis-je dire. Je renvoie ceux qui disent qu’on ôte sa magie à la nature et à l’univers à cet excellent XKCD :

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Quels moyens utilise-t-on pour y répondre ? Ouh-là, beaucoup plus difficile. A ma connaissance, on ne sait pas rendre quelque chose complètement stérile sur Terre : la dernière fois que j’en ai parlé à un exobiologiste on ne descendait pas en-dessous de 1 bactérie / m2. Donc même les robots qu’on envoie peuvent amener des bactéries. Ensuite, s’il faut ramener des échantillons sur Terre, y a des chances que les contaminants terrestres soient plus abondants que les éventuelles formes de vie martiennes. Si on envoie des humains, il seront forcément bourrés de bactéries terrestres. Et ne parlons même pas du coût en carburant de ces missions. Donc autant pour moi il n’est pas légitime de dire « on ne doit pas chercher à savoir s’il y a de la vie sur Mars », autant il est légitime de dire « en l’état de nos technologies ce n’est pas une bonne idée de chercher à répondre à cette question », ce qui idéalement serait suivi aussitôt par « travaillons plutôt à améliorer ces technologies ou à en trouver de nouvelles ».

Quelles motivations a-t-on pour y répondre ? Quels moyens financiers ? C’est un point sur lequel PH Gouyon insiste pas mal, et il n’a pas tort même s’il mélange un peu tout. La recherche scientifique coute des sous, de la recherche la moins chère où il faut quand même payer un salaire et un bureau (genre mathématicien) à la plus chère genre génome humain et CERN. Donc pour travailler le chercheur doit à un moment donné convaincre quelqu’un de le financer, ne serait-ce que de lui donner du travail. Ceci va clairement biaiser les questions que l’on pose en pratique. Il y a beaucoup plus de recherche sur le cancer que sur la reproduction des escargots parce qu’il y a davantage de décideurs qui sont prêts à y mettre des sous, pour des motivations de santé publique (NIH, INSERM) ou de mise au point de médicaments lucratifs (boîtes pharmaceutiques). Donc in fine les motivations d’applications potentielles ont une énorme influence sur les questions que l’on pose, c’est vrai. Mais cela me paraît dangereux de confondre ceci avec la question du droit en principe à tout étudier. Ce n’est pas parce que personne ne finance une recherche qu’on n’a pas le droit de la faire, c’est juste plus dur (et j’ai rencontré un paléo-anthropologue qui a hypothéqué sa maison pour financer des recherches éventuellement couronnées de succès). Inversement, ce n’est pas parce qu’une recherche intéresse des intérêts appliqués qui ne sont pas « purs » par un critère idéologique ou un autre que l’on ne doit pas avoir le droit de la faire. D’ailleurs aucune recherche n’est pure de manière satisfaisante pour la majorité, qui va nous reprocher de faire de la recherche sans applications, ou va nous reprocher de travailler avec les intérêts privés capables de mettre ces applications en oeuvre. Après cette longue parenthèse je reviens sur le cas martien, pour lequel il semble que l’intérêt principal jusqu’ici ait été une concurence entre états qui veulent montrer qu’ils sont plus forts que l’autre dans le domaine spatial. Motivation qui ne semble pas suffisamment forte ces jours-ci pour que grand chose de fracassant se produise. Donc peu de scientifiques s’investissent dans ces questions en effet.

Quelles applications ? C’est le point évident concernant les limites mises à la science. Si l’on découvre de la vie sur Mars, peut-on la vendre sur Terre ? Organiser des safaris pour l’observer ? S’il y a des mécanismes moléculaires surprenants qui résolvent des problèmes biochimiques importants (probablement le cas si vie martienne il y a), peut-on les reproduire et les utiliser sur Terre ? Pour quoi ? De manière purement chimique ou en modifiant des bactéries pour les martianiser ? A mon avis, la perspective de ces applications ne doit pas nous empécher de poser toutes les questions, mais les scientifiques doivent être conscients de ces problèmes et inclure dans nos missions d’alerter le cas échéant la société (les politiciens, l’opinion publique, les associations, les entreprises) aux possiblités comme aux risques. Par exemple attirer l’attention sur notre impact sur la biodiversité et le climat.

En conclusion, non on ne doit pas limiter la recherche scientifique, si par cela on entend interdire certaines questions, à mon avis. Par contre être conscient de la portée éventuelle de ce que l’on fait, et effectuer son travail de manière éthique, oui.

4 comments for “doit-on limiter la recherche scientifique ?

  1. Bumblebeez
    9 juillet 2013 at 12:41

    Je pense aussi que de toutes manières, toutes les questions seront étudiées qu’on le veuille ou non, et je crois aussi que c’est une bonne chose !

    Mais il y a selon moi quelque chose à laquelle il faut prêter attention :
    L’homme veut toujours vivre plus longtemps, et c’est un objectif potentiellement dangereux.

    - Le cycle Naissance/Apprentissage/Mort est nécessaire. Le renouvellement de la population contribue à notre évolution, la nouvelle génération se rends compte des erreurs de la précédente, la morale évolue, etc.

    - A plus ou moins long terme vivre trop longtemps signifierait soit la nécessité de ne plus se reproduire, soit de tuer des individus, à cause de surpopulation (changer de planète ne fait que déplacer le problème, ou simplement éloigner l’échéance)

    - D’un point de vue plus personnel :
    Savoir que je vais/peux mourir est un atout pour moi : ça me pousse à améliorer ma technique et créer de grandes choses pour qu’on se souvienne de moi et cela me rappelle parfois à l’essentiel.

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