Le français à l’université : le pourquoi avant le comment

boulet_anglais

Cliquez sur l’image (New York, NY)

Apparemment ça se frite à nouveau à propos de l’anglais, langue de la communication scientifique mais pas de la France, mais en France y a des scientifiques, d’où problème apparemment. Tom Roud a pondu un bon billet sur le sujet, donc commencez par le lire.

Pour rebondir sur le billet de Tom, il me semble qu’il faut d’abord définir pourquoi on veut utiliser le français en priorité sur l’anglais. Les motivations auxquelles je peux penser sont :

  1. On est chez nous, nom d’Dieu.
  2. C’était comme ça de mon temps, pas de raison que ça change.
  3. A force d’entêtement, on finira bien par dominer le monde.
  4. J’ai la flemme d’apprendre une autre langue que la mienne propre.
  5. On pense différemment dans différentes langues, donc en gardant différentes langues actives on améliore la diversité des modes de pensée au niveau international.
  6. Nos ex-colonisés apprennent le français de toutes façons, autant que ça leur serve ainsi qu’à nous.
  7. Ca fait bien rire les anglais, ils ont pas la vie facile, faut leur faire plaisir.
  8. Si on travaille en anglais, on pourra plus facilement faire des comparaisons internationales, et ça va se voir qu’on est nuls.

Un intrus s’est glissé dans cette liste. Sauras-tu le retrouver ami lecteur ? Oui ! La raison numéro 5 est valable ! Pour poursuivre la discussion, oserais-je vous proposer de traverser le lac Léman, et voir comment ça se passe à Lausanne (en Suisse y a pas que des banques et du chocolat, y a aussi des universités) ?

A l’Université de Lausanne, où je travaille, en biologie (pas forcément pareil dans les autres matières), les deux premières années d’études sont en français à 100%. Avantage : les francophones apprennent les bases dans une langue qu’ils maîtrisent, de même d’ailleurs qu’un petit contingent d’italophones qui préfèrent ça que d’étudier en allemand (y a pas d’études de biologie en italien en Suisse). Inconvénient, les doctorants et post-doctorants non francophones (y en a plein) doivent faire des TP/TD en français (tout le monde ou presque enseigne en thèse) ; on s’en sort en mettant dans la salle un mélange de francophones et non francophones. Et les professeurs ? Quand on en embauche un prof qui doit enseigner en 1ère 2ème année, il s’engage à se mettre au français. On a des anglais, des allemands, des suisses allemands, des polonais, qui enseignent en français (même des français). En troisième année, le français reste dominant mais l’anglais est possible. Avantages : ça permet d’intégrer plus facilement les profs et les assistants non francophones, et surtout ça permet d’enseigner en anglais dès que des étudiants d’échange international le demandent. Ce qui m’arrive plus ou moins tous les ans en dernier semestre de bachelor (= licence). Nos masters de biologie fondamentale sont entièrement en anglais, et les étudiants sont un mélange de francophones, italianophones, germanophones, et un-peu-partout-phones. Avantages évidents : mobilité internationale des étudiants (et dans le cas Suisse, mobilité entre cantons…), enseignement par les profs et post-docs étrangers, formation des étudiants à la langue de la science. Inconvénients : je ne sais pas, personne ne se plaint à ma connaissance. Enfin, les enseignements de niveau thèse sont entièrement en anglais.

Je connais moins bien les détails à l’EPFL voisine, mais les masters de science sont aussi en anglais je crois, les premières années aussi en français, et les étudiants et les enseignants sont très internationaux. A noter aussi que l’EPFL pousse les cours massifs en ligne (MOOC) en français, notamment à destination de l’Afrique francophone. Ils sont où, ils sont où, ils sont où les français ? Notez le mélange d’anglais et de français sur cette page des MOOC à l’EPFL.

Un truc rigolo dans cette histoire, c’est que les suisses romands sont très francophones, même que les suisses alémaniques s’en plaignent. On ne peut pas dire que le français soit en voie d’extinction dans le coin.

Il me semble qu’on peut avoir le beurre et l’argent du beurre : les étrangers qui apprennent le français, les francophones qui apprennent l’anglais, la mobilité internationale des étudiants, la visibilité internationale de la recherche, et la communication francophone auprès du public.

Et pour revenir au point 5 ci-dessus, j’aurais deux réflexions finales :

  • Un francophone qui fait de la science largement en anglais continue à penser comme un francophone, tout en gagnant à communiquer avec les autres. C’est par cet échange et cette confrontation d’idées et d’approches que nous nous enrichissons tous, pas en s’enfermant dans des citadelles illusoires*.
  • Si l’usage de l’anglais colore légèrement notre manière de penser, permettez-moi de m’en réjouir. Dans mon expérience, de la philosophie aux éditorials de magazines et de l’écriture scientifique aux mémoires de guerre, l’anglais est plus clair et plus direct.

* vous avez vu, je n’ai pas dit Ligne Maginot.

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Mise à jour 1 : via Marie-Jean Meurs sur twitter, ces infos sur la situation à Montréal, Québec, Canada :

A Montréal, 2 univ fr (UdM etUQAM) et 2 en (Concordia et McGill). @Concordia, travaux en fr acceptés http://bit.ly/10qT4g5

Les cours aux cycles sup (Master, PhD) sont parfois en En dans les univ Fr et les étudiants peuvent panacher entre univs En et Fr.

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Mise à jour 2 : Je vois que les sondages auprès des étudiants de notre école de biologie indiquent que pour 32-33% d’entre eux la langue de travail ou d’études après leur master est l’anglais, et c’était le cas pour 69% d’entre eux il y a deux ans. Intéressant.

11 réponses à “Le français à l’université : le pourquoi avant le comment

  1. jrobinss

    Tu oublies une raison : je veux m’exprimer et apprendre en français parce que, que j’apprenne ou pas une autre langue, je saurai toujours mieux parler et comprendre la mienne. J’aurai accès aux subtilités de la langue, j’éviterai les faux amis.

    Je préfère par exemple faire mes réunions au travail en français, parce qu’on est plus spontanés et on se consacre plus au fond qu’à la forme, même si les minutes se feront peut-être en anglais. Mais qu’il participe un seul non-francophone (neerlandais, espagnol ou martien, peu importe) et on zappera en anglais.

    Perso je suis tout pour l’autorisation d’enseigner en anglais, à cause d’une seule raison donnée par Tom Roud : c’est ce que font les élites. S’il n’y avait qu’une raison à retenir, ce serait celle-là.

    Apres, le problème en France c’est que les choses deviennent tout de suite systématiques, soit obligatoires soit interdites. C’est la conséquence d’une administration centralisée, j’imagine. Je pense notamment aux écoles maternelles où la sieste en moyenne section a été tantôt obligatoire tantôt interdite (si si!), alors que la réalité est simplement que ça dépend des enfants. C’est con hein?
    Ici on retrouve, notamment dans les exemples du Canard, ce problème… (Proust, j’te jure!) Que l’enseignant maîtrise ou pas l’anglais, que la matière soit plus ou moins internationale, que le niveau soit proche de la recherche ou de l’appliqué, tout ça devrait entrer en ligne de compte. A l’extrême, de la philo à but appliqué dans la collectivité locale (on peut rêver 🙂 ) est peut-être plus indiquée en français, alors qu’un prof prestigieux de hard science devrait pouvoir faire son cours en anglais pour des thésards destinés par définition à la recherche internationale donc anglophone. Exemples extrêmes j’en conviens.

    Pensons out of the box : Je me demande si à terme il ne devrait pas y avoir également dans les cursus de formation scientifique l’opération inverse : un cours de français pour français ! Ben oui, quand on travaille en milieu international tout est en anglais, notamment les termes métier, et là paf on doit rédiger un truc pour un ministère qui insiste pour l’usage du Français (grand F), et on se retrouve à peiner à traduire les anglicismes auxquels on est habitués. A quand un dico de français pour français? 🙂
    (histoire d’éviter d’adresser des issues quand on veut s’attaquer à des problèmes…)

    • Merci pour ton intervention qui fournit des data relevantes. 😉

      Tu as tout-à-fait raison, ce qui est pourquoi il est justifié d’enseigner les premières années d’université (concepts de base) en français, et que la vulgarisation en français est je pense utile (comme le c@fé-sciences).

      Par contre si j’ai bien suivi la discussion, la question est de savoir si on peut, au cas par cas, faire des cursus de master spécialisés en anglais. Et là je dis : oui ! En France on est tellement coincés que des doctorants étrangers sont parfois obligés de soutenir leur thèse en français devant des experts étrangers. Comme tu dis, il ne s’agit ni d’obliger au tout anglais, ni d’interdire l’anglais. Or interdire, c’est la situation présente, qu’il faut réformer.

      Finalement, ceci me rappelle l’hypocrisie de nos chères élites francophones, qui étaient en armes quand il y a une quinzaine d’années l’Algérie a décidé de renforcer l’arabe en à l’université en premier cycle, même si beaucoup se fait encore en français.

      Pour le dico franglais-français, à réfléchir…

      • Krokodilo

        Justement, suite à la dernière remarque de JRobins, une langue dont la l’usage scientifique disparaît peu à peu ne risque-t-elle pas de voir dépérir son vocabulaire scientifique et technique, faute de l’actualiser ? Dans le meilleur des cas en le calquant sur les termes anglosaxopns comme font paraît-il les Nordiques. Une langue qui ne peut transmettre les connaissances n’est plus tout à fait vivante et complète.
        C’est un argument réel qui manque à votre liste, à mon avis.

        • C’est vrai. Et pour cela, l’enseignement de premier cycle me paraît important.

          Ceci dit, il me semble illusoire d’empécher que la langue dominante des sciences et techniques serve à nommer de nombreuses innovations et découvertes, comme en leur temps le latin et le grec. Le facteur limitant c’est que la recherche et la R&D se font en anglais, ce n’est pas l’enseignement le problème. Si on veut des mots français utilisés largement dans un domaine, les francophones doivent produire beaucoup de connaissances et d’innovations dans ce domaine :
          http://toutsepassecommesi.cafe-sciences.org/2012/12/17/references-francaises-dans-les-articles-scientifiques/

  2. Moi je trouve que la solution Suisse est très bonne, face a un problème qui n’est pas si ridicule que ça. Je veux dire qu’il y a une vraie complexité : on ne doit pas renoncer à protéger le français, et on doit bénir d’avoir une langue unique pour certaines disciples internationales, comme la Science, l’Informatique (la finance, et l’économie aussi mais je ne les bénits pas). Si cette langue internationale avait était le français, ça ne règle rien car les anglais auraient alors été dans la même situation que nous.

    > « Perso je suis tout pour l’autorisation d’enseigner en anglais,
    > à cause d’une seule raison donnée par Tom Roud :
    > c’est ce que font les élites »

    Ouai, alors là, …. bof. Donc d’après votre logique, si les élites portent des lunettes, alors il est bon de faire porter des lunettes à tous le monde…

    Je termine par des petites remarques rigolotes : avez vous noté que la SNCF a sorti une « Offre TGV Family » (notez que la fiche produit n’existe pas en anglais), que la Fnac a sorti ses « Ateliers Fnac Kids » (je vous laisse trouver ça sur Google). Et que nos gamins reviennent de l’école en disant « Yes ! » quand il veulent dire « Ouai ! ».

    • jrobinss

      He he… tu proposes un argument ex absurdum, mais en fait il est totalement viable.

      Si les élites, comprendre les grandes écoles et morceaux d’université avec du kador dedans, proposaient ou imposaient des lunettes à tous leurs étudiants, il faudrait, oui, se poser sérieusement la question de le faire partout.
      Se poser la question ne voulant pas dire appliquer aveuglément (ha ha) mais il y aurait une forte chance que ce soit qque chose de tres efficace pour les étudiants.
      Ou, au pire du pire, qque chose qui permet aux recruteurs de recruter des élites. Bref, un séparateur social ou un booster d’enseignement, au choix.

      Exemple : le latin n’aide pas pour les maths, mais à une époque c’était obligatoire. Un non-élite apprenant tres bien les maths sans latin aurait-il eu les mêmes chances qu’un autre? Ca parait absurde maintenant…

      Alors oui, ce n’est pas un argument « pur », qui regarde la chose étudiée (ici l’impact sur les études), mais une tres tres forte indication.
      De même que, pour retomber sur un débat souvent évoqué ici, un conflit d’intérêts + un découverte sensationnelle ne veut pas dire qu’un article soit mauvais, mais encourage tres tres fortement à le prendre avec des vraies grosses pincettes. Même si l’argument « pur » est de lire l’article et l’évaluer sur sa qualité propre.

  3. J’ai recu aujourd’hui même un courrier de l’Univrsité de Copenhague qui renvoie sur ce lien.

    http://universitypost.dk/article/report-nordic-universities-use-english-can-t-be-stopped?utm_source=Universitypost via mailman – UK&utm_medium=newsletter&utm_campaign=Report: English at uni can’t be stopped / Insects as food

    C’est assez surprenant et fait quand même s’interroger. Après tout les Scandinaves sont réputés pour être excelents en Anglais (et je peux le confirmer). Alors si même eux se posent ce type de questions… Personnellement, en tant qu’étudiant en Scandinavie je bénie le fait qu’ils enseignent en Anglais et le comprennent dès la Licence (quand moi même suis assistant lors des enseignements je parle en Anglais puisque je ne parle pas Danois). Ceci dit j’ai bien vu que les étudiants sont, même en master, bien plus enclins à participer, poser des questions, voir même demander le l’aide pour utiliser un microscope dans leur propre langue !

    Ceci dit pour une quetsion de patrimoine la solution Suisse semble pas mal.

    De manière générale, je fais gaffe à cette automutilation Française par rapport à l’Anglais. On n’est peut-être plus aussi mauvais en Anglais et chauvins qu’on l’a toujours prétendu, au moins les nouvelles générations et toutes ces problématiques sont peut-être plus générales qu’on le pense et pas nécéssairement uniquement Françaises…

    Bon, mais personnellement pour être concis, il est clair pour moi que du moins en France, il faudrait plus d’ennseignement en Anglais parcequ’un jour ou l’autre on y est confronté…

  4. Article du monde : A l’université, l’anglais est déjà la langue des chercheurs

    http://www.lemonde.fr/enseignement-superieur/article/2013/05/21/a-l-universite-l-anglais-est-deja-la-langue-des-chercheurs_3414935_1473692.html

    Et il y a un chat sur le site du monde demain mercredi 21 mai.

    Extrait de l’article (par ce que l’article sera bientôt indisponible) :
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    Et si, finalement, la polémique sur la place de l’anglais dans l’enseignement supérieur français n’avait guère de sens ? C’est l’impression qui ressort de la lecture de deux enquêtes inédites de l’Institut national d’études démographiques (INED), dont Le Monde a pu consulter les résultats.

    Ce travail éclaire d’une lumière nouvelle la polémique déclenchée il y a deux mois par le projet de loi qui sera défendu par Geneviève Fioraso, ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche, mercredi 22 mai devant l’Assemblée nationale. Dans son article 2, le projet de loi prévoit de faciliter l’organisation de cours en anglais dans l’enseignement supérieur.

    Or, montre l’étude de l’INED, en dépit de la loi du 4 août 1994 (dite « loi Toubon »), l’anglais est déjà fréquemment utilisé dans les universités et les écoles publiques : un quart (26 %) des universitaires français donnent des cours en anglais « régulièrement » ou « à l’occasion ». Cela signifie, selon M. Héran, l’auteur de l’étude, que 11% des cours sont délivrés en anglais. L’assertion de Geneviève Fioraso selon laquelle désormais « 1 % » des cours seraient délivrés en anglais, apparaît donc « une minimisation invraisemblable », selon lui.
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    • Merci, je l’ai vu aussi. L’article est bon, par contre les commentaires que j’ai pu lire… ouh là là comme disent les français.

  5. Même si ce n’est pas forcément le cas pour tout le monde, maîtriser l’anglais couramment (ou presque) semble un atout très important dans la vie professionnelle et privée. Pourtant, concernant les élites, je ne peux oublier de faire remarquer le niveau très très limite de certains qui, pourtant, ont atteint des niveaux particulièrement élevés dans le monde politique. Chirac, Raffarin, Sarkozy…nous ont déjà largement prouvé leurs compétences en la matière. Mais avec un niveau d’anglais au top, on peut briguer la présidence du FMI…voire Mme Lagarde. Je ne sais pas comment l’éducation nationale peut arriver à améliorer notablement le niveau d’anglais des français mais, pour ceux qui connaissent la filière, il existe déjà des écoles bilingues très efficaces. Ce système n’est peut-être pas transposable à l’ensemble du territoire mais j’ai pu constater son extrême efficacité chez de jeunes français de 14-15 ans dont les aptitudes scolaires en générale sont, par ailleurs, moyennes sans plus. Ils ont déjà un niveau quasi courant avec lecture de bouquins en anglais (pour le plaisir !), visionnages de films en VO, discussion avec les touristes anglais (et les autres qui parlent souvent mieux l’anglais que les français…)…Évidemment, l’idéal est de commencer encore plus jeune…mais tout le monde n’a pas eu la chance d’avoir des parents franco-anglophones.