C’est tellement compliqué on ne peut jamais savoir ! Pas de vaccins, pas d’OGM et pas de jus de tomate !

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Le principe de précaution dans sa forme rationnelle est une réaction qui me paraît tout-à-fait sensée face à un techno-optimisme béat (qui n’a guère plus cours depuis un très bon moment quand même je pense) et face à de potentielles élites ne se préoccupant pas des risques pour la populace (voir discussion sur le test Erin Brokovitch).

Mais ces temps-ci j’ai surtout l’impression d’avoir affaire au principe de au-secours-j’ai-peur-je-comprend-pas-et-je-ne-veux-pas-comprendre. Ce qui est frustrant pour un scientifique dont la passion est de comprendre les choses justement. Et si possible prendre en compte cette compréhension dans le choix raisonné des actions.

Point de départ, deux exemples récents ayant affecté des blogs du C@fé des sciences (discussion aussi chez Sirtin).

En commentaire d’un billet de Sirtin sur les micro-ondes, un certain Nirvan s’inquiète du mouvement des molécules d’eau qu’il/elle ingère dans les aliments réchauffés au micro-onde. En réponse, lien vers l’excellent Podcast science, ainsi qu’une comparaison très raisonable de Nima Yeganefar de l’excellent blog Sham and science sur lequel on va revenir, et que je cite parce que c’est important :

Il est certainement plus risqué de prendre sa voiture pour aller au travail tous les jours (risque mis en évidence scientifiquement, mesuré, connu) que de manger des aliments réchauffés par micro onde (risque hypothétique, jamais mis en évidence, où on ne voit même pas un mécanisme possible).

C’est important parce que nombre des peurs que l’on entend évoquer à propos de techniques diverses n’ont aucun mécanisme envisagé. Par exemple si je vois une grosse bête que je ne connais pas, je peux me méfier, il existe un mécanisme « grosse bête attaque humain » bien connu. Plus technique, si on met au point un médicament pour qu’il affecte ma maladie, ça veut dire que ce produit est actif dans mon organisme, donc il y a un risque d’effets secondaires non déraisonnable. D’où les tests extensifs et très couteux imposés à l’industrie pharmaceutique (mais pas homéopathique parce qu’on sait qu’une pilule de sucre et d’eau ne peut faire ni mal ni bien…), qui conduisent à la non commercialisation de la grande majorité des composés prometteurs. Et il reste que même après un max de tests, il peut y avoir des erreurs, et même quand il n’y a pas erreur, presque tous les médicaments sont dangereux à la mauvaise dose ou en l’absence de pathologie. Donc vente en pharmacie. Mais le mécanisme des micro-ondes on le connaît bien (la physique c’est vachement plus simple que la biologie), et on ne voit pas en quoi ça rend les aliments dangereux en soi (pour ce qui est de chauffer des aliments dans du plastique, c’est une autre affaire – il peut y avoir des risques).

Deuxième histoire sur un blog du C@fé des sciences. Sham and science justement, que je vous recommende dans le genre anti-bétises (et anti-bétise) a écrit un bon billet sur la peur des vaccins et ses conséquences funestes. Ca n’a pas manqué, réaction de militants anti-vaccins ; je vous met un lien vers la réaction de Sham and science, pas vers les imbéciles tueurs d’enfants (vous voulez que j’appelle ça comment des gens qui par méconnaissance active cherchent à empécher les gens de sauver les enfants de maladies mortelles et préventibles ?). Les raisonnement m’intéresse parce qu’il est plus proche de la biologie, et se rapproche aussi de ce que l’on entend sur les OGM, que dont j’ai causé plusieurs fois sur ce blog.

En gros, la biologie ça serait très compliqué (vrai), en équilibre naturel (mouais bof), donc il ne faudrait surtout jamais la pertuber, surtout avec des choses qu’on n’a jamais fait. On voit bien ce raisonnement dans une vidéo de PH Gouyon où il explique que les OGM sont dangereux parce qu’on ne peut jamais savoir ce qui va se passer quand on met un gène dans un nouvel environnement génique. Même si ce gène était dans un autre aliment que vous mangiez, même si le produit de ce gène était déjà dans votre alimentation, là, interaction, paf, on peut pas savoir.

Alors, premièrement, on peut chercher à savoir au lieu de dire « on peut pas ». Ca s’appelle la recherche scientifique, et en ce qui concerne les OGM c’est freiné par les arracheurs qui saccagent régulièrement les champs expérimentaux universitaires. Donc si on est empéché de chercher à savoir, c’est sur que c’est dur de savoir. Mais globalement y a des études faites ailleurs qu’en Europe, et y a des gens et du bétail qui mangent des OGM à grande échelle, donc on peut à-peu-près savoir. Pour les vaccins, c’est encore mieux, la recherche se fait sans arrachage et ça fait super longtemps qu’on observe les gens qui se font vacciner (si vous avez des enfants, vous savez qu’ils voient beaucoup le pédiatre au début de leur vie, avant pendant après les vaccins).

Deuxièmement, en ce qui concerne les OGM, on revient toujours au même point, qui est qu’il y en a de toutes sortes. Il y a donc des OGM dans lesquels on a mis dans une variété de riz un gène d’une autre variété de riz. Je pense qu’on a une certaine expérience de ce que ce gène fait dans un contexte (très compliqué je vous l’accorde) de riz. En ce qui concerne les vaccins, on a une très bonne idée de comment fonctionne le système immunitaire. On revient au point sur les médicaments en général : si c’est actif dans votre corps, ça ne peut pas être sans risques. C’est donc une question de coût-bénéfice. Sauver les vies de millions d’enfants et d’adultes tous les ans à coup sûr, contre le risque qu’il y ait peut-être un effet secondaire super rare ou super pas grave (seules possibilités pour qu’on ne l’ait pas encore remarqué) ? J’hésite.

Notez que c’est vrai que la biologie c’est compliqué, et qu’on peut découvrir des choses qu’on ne connaissait pas. Notez aussi que c’est les scientifiques qui les découvrent et les publient et avertissent le public, pas les pseudo-scientifiques conspirationistes. Notez aussi que plus notre connaissance avance, plus les problèmes qu’on découvre ont des chances d’être rares ou peu graves pour pas qu’on les ait vu avant. Ainsi, le mélange du jus de pamplemousse avec certains médicaments provoque des effets secondaires pouvant être graves. On est dans un cas pas hyper fréquent, et décrit dans la litérature scientifique depuis plus de 20 ans, mais il a fallu du temps pour bien vérifier. Un point à relever c’est que le mécanisme en cause est compréhensible, connu, et cohérent avec nos connaissances précédentes : les enzymes P450 sont connues depuis très longtemps pour leur rôle de détoxification qui les poussent à dégrader nos médicaments. Donc les dosages tiennent compte de leur effet et on prend assez de médicament pour en dégrader et encore en avoir. Des populations produisant des formes plus ou moins actives de ces enzymes ont donc besoin de doses différentes de médicaments. Le jus de pamplemousse contient des composés qui sont des inhibiteurs de certaines P450 (au fait, c’est dégueulasse que les principaux articles sur ce sujet de santé publique ne soient pas libre d’accès).

Revenons à l’argument : c’est compliqué, au secours. Je voudrais vous faire remarquer deux choses : un, nous avons tous un génome différent. Non seulement nous avons une combinaison d’allèles hérités de nos parents qui est probablement unique, sauf les vrais jumeaux, mais nous avons chacun une centaine de mutations nouvelles. Deux, chaque individu animal ou plante que nous mangeons, de même (avec moins de variété dans les espèces domestiques, mais d’un autre coté plein de variété dans par exemple les bactéries des fromages). Donc tous les jours vous réalisez dans votre alimentation des mélanges biologiques complexes jamais vu avant. Et vous survivez à la plupart de vos repas ! Waouh. Bon on peut minimiser cela en mangeant tous les repas la même chose très peu variée, mais je prends les paris sur ce qui sera meilleur pour la santé, ça ou un régime varié n’hésitant pas à essayer de nouvelles choses. Sans compter le bénéfice gustatif.

En fait un système peut être complexe mais avoir des comportements robustes, et être en grande partie prédictible. Dire à tout bout de champ « c’est compliqué, faut pas chercher à comprendre, faut rien toucher », ça n’avance pas beaucoup les choses. Reconnaître la complexité (et je vous mets au défi de trouver un biologiste, un médecin, un agronome qui la nie) et travailler avec, oui ça avance la connaissance. Et reconnaître que tous nos choix sont une question de gestion de risques jamais nuls, et de rapport coût / bénéfice, peut permettre de faire des choix raisonnés. La pondération des coûts et des bénéfices peut être très subjective, mais il faut le faire en connaissance de cause.

5 réponses à “C’est tellement compliqué on ne peut jamais savoir ! Pas de vaccins, pas d’OGM et pas de jus de tomate !

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  2. Petit argument anti-vaccin qui est complètement à côté de la plaque, mais intéressant car il sort du débat argumentaire statistique…
    Si je vaccine mon enfant et qu’il a un problème, ça me gêne plus que si je ne le vaccine pas et qu’il a un problème.
    Pourquoi ? C’est psychologique : je ne veux pas que le problème vienne de moi.

    Alors bien sûr on peut retourner cet argument en disant comme tu le fais que ne pas vacciner, c’est une action volontaire (ton passage sur les tueurs d’enfants). C’est logique. Mais ce n’est pas du ressenti.

    Je dirais que ce type d’argument est valide surtout quand, *au vu de ce que je peux savoir*, les risques liés au vaccin sont comparables aux risques liés à la maladie. Exemple: le vaccin contre la gastro. La gastro peut avoir des complications et encombre les hopitaux, le vaccin peut avoir des effets secondaires comme tout médicament…

    (se rappeler, grâce notamment à tes autres billets, que la connaissance en médecine est très difficile à glaner, puisque la majorité des études sont fausses ou au moins contestables (il me semble que c’est démontré) et que les prescriteurs ont souvent une motivation autre)

    Bon je dis ça juste pour pourrir le débat hein. 🙂 Mais le comportement humain est plein de petites choses rigolotes, sinon les psys seraient tous au chomage.

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  4. Entièrement en phase. Le principe de précaution a été instauré au départ pour empêcher le gouvernement de s’abriter derrière « l’insuffisance de preuve » pour prévenir des risques avérés (exemple l’amiante, le sang contaminé, le tabac etc. voir ce billet ancien mais toujours d’actualité). Il est désormais devenu un étendard grotesque d’une société qui a peur de son ombre.

    L’argument qui revient le plus souvent est que « personne n’a jusqu’ici été capable de démontrer l’inocuité complète de . C’est techniquement exact, et pour cause: la méthode scientifique peut (essayer de) prouver qu’un risque est avéré, elle sera toujours impuissante à démontrer l’absence de tout risque. Comme le disait Woody Allen, même la vie est une maladie mortelle dont personne ne réchappe…

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