Accepte ton destin : le geek est fort en toi

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Dans la carrière d’un chercheur interdisciplinaire, il arrive souvent un moment où il faut accepter que l’on a passé une limite invisible, que l’on est autre que ce que l’on pensait devenir quand on a commencé ses études.

Peut-être avez-vous étudié la physique, et le temps est-il venu d’accepter que depuis le temps que vous publiez en génétique médicale, que vous êtes titulaire dans un département de génétique d’un hôpital, et que vous êtes invité à des conférences de génétique (mais pas de physique), eh bien il faut arrêter de vous présenter comme « physicien » dans les soirées mondaines. Peut-être êtes vous biologiste de formation, mais vous avez passé votre thèse à améliorer les méthodes statistiques, toutes vos publications concernent des nouveaux packages R, et maintenant on vous offre un emploi de biostatisticien, tout en continuant à faire des plans sur la comète concernant vos futurs « vrais papiers » de biologie. Peut-être êtes vous chimiste mais maintenant vous avez plus à dire sur les gènes impliqués dans les tumeurs que sur les progrès de la catalyse, et vous râlez aussi bien qu’un vrai biologiste sur la difficulté de travailler avec les médecins. Peut-être avez-vous passé la dernière année à optimiser des requêtes de base de données, peut-être vous contacte-t-on pour coordonner des développements d’ontologies, et pourtant vous avez toujours ce papier de biologie de votre thèse à finir.

(Toute ressemblance entre les cas ci-dessus et des connaissances à moi est le fruit de mon manque d’imagination et de ma paresse.)

Peut-être comme moi avez-vous passé des années à vous vexer quand on vous présentait à un nouveau collègue comme « le bioinformaticien », me défendant de bonne foi : mais non, je suis biologiste évolutif ; l’informatique et les statistiques sont des outils. Mais il a bien fallu admettre que le plus gros projet de mon groupe est une base de données, que j’ai participé à des jurys de thèse en informatique (moins quand même qu’en biologie), et que je suis chez moi dans des conférences de bioinformatique.

Est-ce grave docteur ? Si vous avez attaché votre identité personnelle à une communauté scientifique étroitement définie, oui (riez pas, j’en connais). Sinon, non, je ne pense pas.

Comme je l’ai expliqué dans un autre billet, je ne pense pas que les divisions entre les disciplines aient un sens profond. En fait, je ne suis même pas convaincu qu’une question telle que « qu’est-ce que le vivant ? » (ou sa variante la plus courante, « les virus sont-ils vivants ? ») ait un sens intéressant. Nous cherchons à comprendre le monde autour de nous. Pour ce faire, nous devons le diviser en unités gérables par notre petit cerveau, nous devons apprendre un ensemble d’outils et de méthodes et maîtriser une certaine connaissance de base du domaine. Comme nous sommes limités dans l’espace et le temps, nos connaissances sont forcément aussi limitées. Mais elles peuvent évoluer avec le temps. Alors à un moment donné on va appartenir à une communauté donnée, constituée de collègues qui s’intéressent à peu près aux mêmes questions, utilisent plus ou moins les mêmes outils, et partagent un certain baggage commun de connaissances de base.

Parlant de connaissances de base, les débuts d’un domaine interdisciplinaire ça peut ne pas être triste. Aux débuts de la bioinformatique, ça ne manquait pas d’informaticiens qui ne savaient pas que le code génétique est basé sur des codons de 3 nucléotides, et je suis sur que la naïveté informatique des biologistes les faisait rire tout autant.

Alors quand une nouvelle opportunité s’offre à vous, faut-il demander « est-ce que ça correspond à mon engagement dans la systématique des escargots précambriens ? », ou faut-il demander « est-ce un projet intéressant ? suis-je bien placé pour le conduire au mieux ? vais-je apprendre des choses nouvelles qui m’intéressent ? ». Je vote pour la deuxième réponse, et pas seulement parce qu’il n’y avait pas d’escargots au précambrien.

Et je vais donner mon avis (parce que c’est mon blog, na) sur le point le plus critique : dans tout travail y a des aspects ennuyeux ; normalement ils prennent le plus gros de votre temps, ou en tous cas c’est l’impression que ça donne : pipeter de l’eau dans des tubes, entretenir les cages des souris, débugger le code, vérifier les calculs, compter les bestioles sous le microscope, calibrer la colonne, etc. Alors la question à se poser est : est-ce que j’aime suffisamment ces détails ennuyeux, est-ce que je suis suffisamment motivé par le résultat final potentiel, pour que ça soit en fait un plaisir pour moi ? Corolaire, est-ce que je veux comme collègues des gens que ces mêmes détails passionnent ?

Maintenant que vous avez défini et accepté votre geek profond, l’aventure peut commencer.