Publications en libre accès : les perdants #openaccess

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Pour compléter mon billet sur les gagnants potentiels du libre accès à la litérature scientifique, voici les perdants auxquels je peux penser :

  • Les actionaires des éditeurs scientifiques, qui ne feraient plus des bénéfices de plus de 30%. C’est peu dire que je m’en fous.
  • Les employés d’Elsevier et toute autre companie qui ne s’adapterait pas, s’ils font faillite. C’est très dommage, mais on ne peut pas bloquer tout l’accès à l’information pour permettre à quelques personnes de garder leur travail. Et je n’ai jamais vu démontré que le passage au libre accès ménerait globalement à une perte d’emplois. Après tout, PLoS et BMC emploient bien des personnes aussi.
  • Plus pertinent, de nombreuses sociétés savantes co-gèrent des journaux avec les éditeurs privés, et en reçoivent une partie des bénéfices. Par exemple la société européenne de biologie évolutive publie avec Wiley le Journal of Evolutionary Biology, et reçoit 50% des bénéfices. Ceci constitue la majeure partie de son budget, qui lui permet de financer en partie les conférences européennes de biologie évolutive, la venue d’étudiants et de collègues de pays pauvres, de la communication scientifique sur l’évolution, etc. Je ne voudrais pas sous-estimer le rôle de ces sociétés. Je note quand même trois points : l’un c’est qu’il y a des sociétés qui survivent sans un tel « pacte avec le diable », comme la société internationale de biocuration, que je connais bien pour en être trésorier. Alors on est une petite société, mais on fait un congrès annuel, on a une page web et une liste email, on représente les biocurateurs auprès d’instances diverses, et on supporte même financièrement la venue de collègues de pays pauvres au congrès. Donc il y a d’autres moyens. Le deuxième point, c’est qu’il me semble que le dégat social du à la publication en accès fermé est nettement plus grand que le gain du aux sociétés savantes. S’il faut faire des choix, le mien est fait. Troisièmement, ce genre d’arrangements porte le risque à long terme que l’objectif affiché de la société (défendre la science et les scientifiques) soit négligé par rapport à un objectif financier lié au journal. C’est ce qui est arrivé à mon avis à la très riche société américaine de chimie, devenue à un moment un des plus gros adversaires du libre accès (d’après une recherche web rapide, ils semblent s’être calmés).
  • Les chercheurs de labos pas très riches et pas très pauvres. Dans le libre accès, c’est généralement le labo de recherche qui paye la publication, alors que dans le modèle classique c’est le budget de la bibliothèque. Si vous êtes dans un labo très pauvre, vous pouvez obtenir de ne pas payer (PLoS est OK avec ça si « vous n’avez pas de fonds permettant de payer »). Si vous êtes très riche, tout va bien (bin tiens). SI vous êtes entre deux, que vous avez des sous mais que c’est soit payer le libre accès, soit payer votre thésard deux mois de plus ? Ah. Ceci me paraît aisément le plus gros obstacle. Pour le lever, deux solutions : que les institutions qui financent la recherche acceptent de payer ces factures (ce que fait par exemple le Welcome Trust en Grande Bretagne), ou que ces factures soient couvertes par les budgets des bibliothèques (ce qui est le cas pour BMC seulement dans mon université).

Je pense que le problème réel c’est que nous sommes dans une transition entre deux états stables. On passe d’un pic de fitness optimale (ou un creux d’énergie minimale pour les physiciens) à un autre, en passant par une vallée sub-optimale. Dans cette vallée, on doit continuer à payer les abonnements, tout en payant le libre accès ; une partie des budgets est attachée aux bibliothèques, qui n’ont pas vocation à payer les frais des équipes de recherche, et une partie est donnée aux projets de recherche, qui n’ont pas vocation à remplacer les bibliothèques. A terme je pense que cela va se stabiliser, et que le coût total pour un labo moyen, qui lit autant de litérature qu’un gros mais publie moins, va être plus faible qu’avant. A condition de voir l’ensemble, donc non seulement les crédits de chaque équipe, mais l’ensemble de l’argent public et de charités (genre Telethon) qui va dans les projets de recherche, mais aussi les bibliothèques, les salaires, etc.

A ce propos, je signale une expérience nouvelle qui paraît intéressante, même si je ne sais pas encore vraiment quoi en penser : PeerJ est un nouveau journal libre accès pour lequel chaque auteur aura besoin de payer une fois dans sa vie une somme relativement faible ($99 à $259 – publier un article dans PLoS One coûte $1350 et c’est considéré bon marché). Leur plan est qu’il y a des millions de scientifiques, et que chaque co-auteur de chaque papier (jusqu’à 12, après c’est gratuit) devra payer.

3 réponses à “Publications en libre accès : les perdants #openaccess

  1. Frédéric

    En fait, ce que tu écris dans ton dernier point, c’est l’équivalent dans le monde scientifique de cette fameuse « classe moyenne » (très difficile à définir) dans la société, qui n’a plus droit aux subventions de ceux qui gagnent moins, mais qui paye déjà beaucoup d’impôts…

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