Tout le monde doit pouvoir lire la litérature scientifique, j’y tiens #openaccess

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Désolé de revenir encore à cette question du libre accès à la litérature scientifique, mais cela me paraît très important, et surtout il y a un commentaire que j’entends ou je lis souvent, et auquel je veux répondre : permettre l’accès libre et gratuit à la litérature scientifique ne servirait à rien, parce que personne ne serait capable de la comprendre.

Cet argument a tendance à m’énerver, d’abord parce qu’il suppose qu’il y a un coût à rendre l’information scientifique disponible, et qu’il faudrait donc d’abord faire une étude coût-bénéfice avant de passer au libre accés. Allo ? Internet ? 2012 ? Oui il y aurait eu un coût en 1990 à permettre à tout le monde de recevoir gratuitement tous les journaux scientifiques à la maison. Mais aujourd’hui c’est plus simple de laisser tout le monde lire que de mettre des barrières. Oui il y a le coût des serveurs, mais si l’argument c’est que personne ne va lire, ça ne tient pas (plus on sert de gens, plus il faut des serveurs chers et plus il faut d’électricité chère). Si tout le monde va lire par contre, ça coûte des sous, mais bin y a un intérêt on dirait. Et rappel, comme le disait récemment Michael Eisen, le libre accès ce n’est pas ne plus payer la publication scientifique, c’est la payer en amont (la recherche) et non en aval (la recherche plus tous les autres utilisateurs potentiels).

Venons-en au fond de l’argument. Si toute la litérature scientifique était libre d’accès, qui en profiterait ?

  •  Les chercheurs. On a tous des journaux auxquels notre université n’est pas abonnée. Il y a un mois environ, on me signale une revue intéressante sur des méthodes bioinformatiques et génomiques dans RNA. Ah mais bien que RNA soit un journal de société savante, je n’y ai pas accès. Et je suis dans une université riche, dans un pays (très) riche.
  • A propos de chercheurs, c’est sympa d’encourager la recherche interdisciplinaire, mais ça nécessite de lire un ensemble plus vaste de journaux différents (pas forcément plus d’articles, mais d’origines diverses). Si vous voulez être à l’interface biologie-informatique dans un institut de biologie, pas sûr que votre bibliothèque soit abonnée aux journaux d’informatique. Si vous voulez appliquer la physique à la médecine dans un institut technologique … vous suivez.
  • Encore les chercheurs. Winston Hide, Sud Africain travaillant à Harvard, a récemment démissioné du comité de lecture d’un journal de génomique à cause de son expérience en Afrique du Sud, où comme dans tous les pays du Tiers Monde il est très difficile d’avoir accès aux revues payantes.
  • Dernier exemple issu de la recherche : le nombre d’articles augmentant exponentiellement, beaucoup d’informations peuvent être difficiles à trouver. On développe de plus en plus le « text mining », la recherche automatisée d’informations dans les articles. Par exemple OpenSNP, développé par des étudiants, récupère l’information dans les articles libre d’accès concernant les variations génétiques humaines, et vous permet de comprendre les résultats d’un test génétique en temps réel de l’avancement de la recherche. Pour autant qu’elle soit disponible en libre accès. Pour une explication des problèmes au text mining (en anglais), voir cet article du Guardian.
  • Mais sortons de la recherche pure. Oui les grosses boîtes pharma, chimiques, télécom, etc, peuvent payer tous les abonnements, et ça rapporte des sous aux éditeurs scientifiques. Mais quid des start-up, des petites companies biotech ou high-tech, ou même des moyennes (les abonnements sont très chers si on veut couvrir largement un domaine) ? Une des motivations paraît-il pour les start-up qui s’agglutinent près des grandes universités est l’accès à leurs bibliothèques. Ce point de l’accès des PME technologiques me paraît très important. Il s’agit de réserves d’innovation et de croissance très importantes. Alors (1) les gouvernements payent pour la recherche publique, puis (2) ils payent pour l’accès des universités à cette même recherche, et (3) ils subventionnent les start-up. Argent qui peut par exemple servir à payer des abonnements pour lire la recherche subventionnée par les gouvernements en (1), ou à payer des loyers élevés dans des hubs technologiques où le gouvernement paye ces abonnements de toutes façons. Hmmm. Peut-être que cela ferait légèrement sens de donner accès aux innovateurs à la connaissance scientifique ? Je dis ça, je dis rien.
  • Autre groupe très important : les associations de malades. Pour de nombreuses maladies, dont les traitements sont encore en évolution constante, les patients doivent avoir accès à l’information. Alors on arrive ici dans le cas de personnes par forcément formées à la recherche scientifique. Mais d’une part l’auto-formation de personnes motivées à un domaine qui les touche directement ne doit pas être handicapé par le manque d’accès à l’information, et d’autre part des réseaux peuvent mettre en lien patients plus ou moins bien formés (bin oui, des chercheurs en oncologie peuvent attraper des cancers), des chercheurs, des médecins, etc. Une recherche Google rapide trouve par exemple le site SciencAs’ de l’INSERM, qui met en relation chercheurs biomédicaux à la retraite et associations de malades (plus de 370 apparemment). C’est sympa si en plus ils peuvent lire et échanger les résultats de la recherche médicale payés avec leur impôts, hein ?
  • Il existe quantité d’autres sujets sur lesquels des personnes qui ne travaillent pas dans la recherche peuvent avoir vocation à se regrouper, se former, et vouloir se tenir au courant de la recherche au moins superficiellement. La protection de la nature, la paléoanthropologie et la paléontologie, l’astronomie, l’informatique, etc, sont autant de domaines dans lesquels les amateurs éclairés peuvent avoir un niveau très décent. Et peuvent profiter d’un accès aux articles de recherche. Tiens d’ailleurs à ce propos, ces articles qui sont fermés au public ne comprennent pas que les comptes-rendus de résultats bruts (déjà importants), mais aussi des articles dits « de revue », dans lesquels des chercheurs font la synthèse de ce que l’on sait dans un domaine à un moment. Rendre ces articles accessibles comblerait un vide important entre la vulgarisation proprement dite et la litérature primaire.
  • Parmi les sujets de recherche, certains font l’objet de débats publics. Il est souvent difficile de savoir à l’avance lesquels. J’ai des copains qui sont allés étudier la génétique végétale au début des années 1990 (oui je suis vieux) pour ne pas avoir à tuer des souris, et qui se sont retrouvés au milieu des débats sur les OGM. Que ce soit le créationisme, les OGM, le changement climatique, le nucléaire, les ondes des portables, ou les effets de la chasse, cela me paraît important de pouvoir montrer que les scientifiques n’ont rien à cacher. On doit rendre public et disponibles à tous et nos résultats et nos données. Certains domaines sont plus avancés que d’autre pour cela, mais ça doit un objectif vers lequel tendre. Ensuite, il peut y avoir des cas où un non spécialiste, mais compétent en programmation et/ou en statistiques, décèle une erreur. Il faut écouter.
  • Les journalistes scientifiques ! Le Monde, Le Temps, et autres, n’ont pas des abonnements à toutes les revues scientifiques. Ils lisent ce que les attachés de presse veulent bien leur envoyer. Ca serait pas cool, qu’il puissent chercher par mots-clés et par recommendations twitter, et écrire là-dessus aussi ?
  • D’ailleurs j’élargis le cercle. Des millions de personnes font des études de sciences, d’ingéniérie, ou autres sujets proches, et ne travaillent ensuite pas dans la recherche. Ces personnes ont des familles, des amis, des voisins. Interviennent sur des blogs, des discussions Facebook ou Twitter. Si toute la recherche scientifique est libre d’accès, et que l’on forme les étudiants à le savoir, à savoir aller chercher cette information, ou simplement que l’on met des liens vers les articles libre d’accès dès que possible (oui je vous regarde, journalistes scientifiques des grands médias), alors cela peut permettre une nettement plus grande diffusion de connaissances et de compréhension de la science.
  • Un sous-ensemble important de ces personnes formées à la science mais ne travaillant pas en recherche sont les enseignants du secondaire. Pas tous les articles sont très techniques et illisibles, et en plus pas la peine de sous-estimer les capacités d’une personne motivée titulaire d’un bachelor/licence ou d’un master. Avoir accès aux articles scientifiques, pour au moins pouvoir montrer les figures originales d’une découverte rapportée dans la presse, voire pour aider à un projet de lycée, même si cela était exploité dans un cas sur 100 ça serait super.

Je suis sûr que j’ai oublié des utilisateurs potentiels, mais je veux finir sur deux rappels et deux appels.

Rappel numéro 1 : tout ceci ne coûterait pas un centime de plus. Au contraire, si toute la recherche était publiée libre d’accès, cela coûterait moins cher.

Rappel numéro 2 : libre, cela veut aussi dire que le copyright n’est pas donné à des sangsues du type Elsevier, et que la réutilisation pour illustrer Wikipedia, un article de magazine, ou un cours de lycée est légale et gratuite.

Appel numéro 1 : chers journalistes scientifiques, donnez toujours un lien vers l’article d’origine. S’il est libre d’accès, soulignez-le. S’il ne l’est pas, soulignez-le aussi. Comme ça tout le monde pourra voir d’où vient la science, ou pourra comprendre que c’est un scandale de lui bloquer l’accès.

Appel numéro 2 : signez la pétition sur le site de la Maison Blanche pour que toute la recherche financée par le gouvernement américain soit disponible librement (voir aussi discussion sur le site Passeur de sciences). C’est insuffisant, mais ça serait un bon début et un signal fort. La pétition a besoin de 25’000 signatures pour que Obama soit obligé de lui répondre. Elle va surement les atteindre, et il va surement répondre. Mais l’effet ne sera pas le même à 25’001 signatures, ou à 1 million. Chaque voix compte. Pour signer, pas besoin d’être américain ou d’habiter aux USA. Suffit d’avoir plus de 13 ans. Allez, elle est ici :

https://wwws.whitehouse.gov/petitions/!/petition/require-free-access-over-internet-scientific-journal-articles-arising-taxpayer-funded-research/wDX82FLQ

Mise à jour : vu sur Twitter : « Breakdown of PubMed Central users: 25% universities/academic; 18% government; 40% citizens/private; 17% businesses »

Mise à jour : la pétition a passé les 25’000 signatures, et voici la réaction de PLoS, demandant à continuer à signer et faire signer.

23 réflexions au sujet de « Tout le monde doit pouvoir lire la litérature scientifique, j’y tiens #openaccess »

  1. Excellent !

    Voila un exemple (via Twitter) de quelqu’un qui ne connaît rien à la biologie (à part « deux mois au gymnase/lycée/collège ») et qui a bénéficié d’avoir accès à la littérature scientifique quand il a voulu comprendre la maladie de son fils: http://matt.might.net/articles/my-sons-killer/

    Avec à la clé une mutation de novo inconnue jusque là, et dont la découverte a été publiée dans un journal — open-access, bien sûr.

  2. En tant qu’ex de la recherche, aujourd’hui prof en secondaire, je ne peux qu’applaudir ! Pour avoir un article de revue payante, je sollicite la moitiée de la Twittosphère, ou récupère un vieux compte qui permet d’avoir quelques revues via un proxy d’une obscure université… Tout ça pour alimenter mon petit blog, me cultiver, et faire partager à un maximum de collègues les dernières nouvelles de la recherche, sans qu’elles aient été déformées, dénaturées par les gros médias nationaux…

  3. En tant qu’une scientifique dans une boite de developement pharmaceutique de taille moyenne, je suis 100% pour. Je peux toujours acheter des articles scientifiques auquels je nous ne sommes pas abonnes, mais ca prends du temps – 2-5 jours- selon la disponibilite de la bibliothecaire et de l’article – et le temps que je le recois je risque de ne plus etre en train de travailler sur le meme sujet. C’est un vrai probleme, et souvent je lis l’abstract et renonce a commander l’article si ca n’a pas l’air absolument crucial. C’est dommage pour moi, et les journaux payants n’y gagnent pas. Ca m’arrivait, meme si plus rarement, quand je faisais mes etudes, puisqu’aucune universite n’a acces a tous les journaux.

    • Merci, je n’avais en effet pas pensé au problème du délai, même quand on peut et veut payer.
      D’ailleurs il me semble qu’une étude a montré que les papiers libre accès de PNAS étaient davantage cités juste parce que c’est plus facile d’y acccéder à l’instant où on en a besoin.

  4. Oui, cette excellente remarque est entre autres à l’origine de la conception de Discinnet cf. http://www.discinnet.org : il y a un problème de langage, à savoir la nécessité, pour chaque champ de recherche, de développer et faire sans cesse évoluer un jargon approprié à un partage d’information entre spécialistes efficace. Car permettant les raccourcis, sous-entendus, hyperboles, etc.
    Il en résulte une difficulté de communication d’autant plus grande, entre deux champs. Or le nombre de champs semble croître plus vite que celui des chercheurs (il me semble que Lee Smolin évoque certains domaines où le nombre de (nouveaux) champs, en rythme annuel, serait supérieur au nombre de chercheurs).
    La solution consiste à minimiser la part sémantique par rapport à l’échange de ‘position’ de chercheurs d’un domaine dans des espaces de dimensions expérimentales, alors lisibles non seulement par les chercheurs d’un domaine mais plus largement par des chercheurs et ingénieurs de domaines et contextes d’application différents, voire distants.
    Il suffit e cliquer sur http://www.discinnet.org pour en voir quelques exemples et, pour les chercheurs, créer le cas échéant de nouveaux ‘clusters’, c’est à dire de nouveaux types de publications ouvertes et faciles à lire.

    • Je ne suis pas sur de vraiment comprendre votre réponse, par rapport au fond de mon billet. Est-ce que vous pourriez éclaircir svp ?

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