Les humains modernes n’échappent pas à la sélection naturelle

ne cliquez pas si vous êtes facilement choqués

Un papier récent dans PNAS a fait beaucoup de bruit, peut-être parce que tout le monde croît comprendre les conclusions, mais peut-être aussi parce qu’elles vont contre une intuition très répandue : les auteurs ont montré par une étude détaillée de mariages et de naissances en Finlande entre 1760 et 1849 qu’il existait de fortes variations entre individus. Les rapports sur cet article (Science magazine payant ici, dites-moi si vous avez une source gratuite ou francophone) rapportent ceci comme montrant que la sélection naturelle agissait encore sur les humains très récemment. Or beaucoup de gens ont l’intuition que grâce au confort de la civilisation nous échappons à la sélection naturelle.

Deux remarques :

  1. L’article ne démontre pas de sélection naturelle, puisqu’il ne montre pas de composant héréditaire de la variabilité dans les taux de survie et de natalité. D’ailleurs les auteurs écrivent dans leur résumé qu’ils montrent que les changements de ces derniers 10’000 ans « n’ont pas rendu impossible la sélection naturelle ou sexuelle potentielle dans notre espèce » (« did not preclude the potential for natural and sexual selection in our species« ). Pas exactement renversant, hein ?
  2. L’étude porte sur une société pré-industrielle, et en tant que telle ne porte pas sur les conditions en société industrielle moderne. Or l’intuition notée ci-dessus correpondant à un monde avec des supermarchés pleins, des antibiotiques, et des lunettes de vue.

Mais profitons de ce coup de projecteur pour évoquer quelques autres données pertinentes.

D’abord une équipe a étudié il y a deux ans les données correpondant à une cohorte (un ensemble de personnes étudiées médicalement sur la durée) étudiée depuis très longtemps pour suivre les problèmes cardiaques (noter que les personnes sont choisies au hasard au départ, ce ne sont pas des personnes avec problèmes cardiaques). Il y a 5’209 personnes examinées 29 fois entre 1948 et 2008, et leur 5’124 enfants, examinés 8 fois entre 1971 et 2008. Les données des petits enfants sont disponibles en partie, mais n’ont pas été utilisées ici. Les auteurs n’ont pas plus que ceux de l’étude finlandaise accès à la génétique, mais ils ont accès aux traits caractéristiques des individus. Et ils ont les généalogies, qui leur permettent d’estimer l’héritabilité (à noter qu’il peut y avoir une pseudo-héritabilité culturelle). Ils ont donc cherché des traits qui expliquent la variation en succès reproducteur, au lieu de juste mesurer la variation. Le résultat le plus intéressant est qu’ils détectent une tendance à l’augmentation de la durée de reproduction des femmes, à savoir un premier enfant plus jeune et une ménopause plus tardive. Une interprétation est que, dans la mesure où la sélection n’est effectivement plus très forte sur la survie adulte, il est avantageux d’investir dans la reproduction au maximum. Dans des conditions pré-industrielles, il est probable que d’investir trop d’effort (au sens biologique – répartition de l’énergie au sein du corps si on veut) dans la reproduction pouvait mettre en cause la résistance aux maladies ou à la malnutrition. Dans l’Amérique contemporaine, votre corps sera aidé par la société pour ces problèmes, et peut donc mettre le paquet avec moins de risques sur la reproduction.

Pour le point suivant, je n’ai pas de référence précise (c’est mal, je sais), mais dans une présentation récente par Andy Clark, pointure mondiale de la génétique évolutive et notamment humaine, il a affirmé que le gros de la sélection naturelle chez les humains se faisait in utero, et persiste malgré les changements sociaux. A savoir que la plupart des mutations detrimentales ne permettent pas à l’embryon précoce de survivre, et il y a avortement spontané.

La conclusion de l’étude de la cohorte, qui est cohérente avec d’autres études de ce type, est que la sélection naturelle continue d’agir sur les humains y compris dans les sociétés industrielles riches, mais porte d’avantage sur la reproduction que sur la survie post-natale. Un corolaire est qu’il est probable que la sélection sur les hommes soit en faveur d’une reproduction acharnée même si elle est au détriment de l’espérance de vie. En effet du point de vue succès reproducteur, mieux vaut mourir à 70 ans avec 4 enfants qu’à 90 ans avec 1 enfant.

Darwin not dead.

Mise à jour : juste après la publication de ce billet, Nico R. a attiré mon attention sur le fait que l’article d’Andy Clark correspondant à sa remarque ci-dessus est sorti dans Science (accès payant je pense). Il n’y parle pas de sélection in utero, mais il y montre que nous ne comprenons pas bien les conséquences pour la sélection naturelle de la croissance exponentielle (et même supra-exponentielle) de la population humaine ces 10’000 dernières années.

 

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