Les articles scientifiques sont écrits de manière chiante, et c’est bien

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Un billet récent sur le blog « carrières » du magazine Science ironisait sur le style très pauvre de l’écriture scientifique. Adam Ruben commence par l’exemple d’utilisation du mot « lone » à la place de « only », qu’il avait déjà utilisé une demi-douzaine de fois.

So I changed the word to “only.” And it hurt. Not because “lone” was some beautiful turn of phrase but because of the lesson I had learned: Any word beyond the expected set — even a word as tame and innocuous as “lone” — apparently doesn’t belong in science.

Il avait appris une leçon : l’anglais scientifique est une langue simplifiée et formalisée, et on n’utilise pas la pleine richesse de la langue anglaise. Mais il n’a pas aimé cette leçon. Par la suite, il a donné des cours d’écriture. Les uns à des étudiants non précisés, qui devaient trouver un sujet intéressant en science et écrire dessus. Un peu comme les blogs du C@fé des sciences quoi. Les autres à des scientifiques. Il aimait apprendre aux étudiants à écrire de manière intéressante. Il n’aimait pas apprendre aux scientifiques à écrire de manière sèche. La suite du billet est une parodie des règles d’écriture scientifique.

Il me semble que Adam se trompe lorsqu’il se plaint de ce que les scientifiques « n’ont pas le droit d’écrire comme les autres ». J’ai d’ailleurs eu un petit échange twitter à ce propos avec une des responsables d’édition au journal PLoS One (@multidiscipl1ne).

A la base, je pense qu’il faut se rappeler que l’anglais scientifique a pour objectif de permettre une communication claire entre personnes qui partagent un domaine de connaissances et d’intérêts, mais diffèrent énormément dans leur langue maternelle et leur culture. Donc le plus on utilise de l’anglais élaboré ou diversifié, le plus difficile c’est pour les personnes dont la langue maternelle n’est pas l’anglais. A plus forte raison si leur langue maternelle est très éloignée de l’anglais (japonais ou chinois par exemple). De même, le plus on utilise de références culturelles habituelles en littérature et ailleurs, plus c’est difficile à comprendre pour des personnes de culture différente.

A ce propos, une anecdote fort croustillante : dans les années 1990, on a déterminé à partir de séquences d’ADN mitochondrial, uniquement transmises par la mère, de plein de personnes, l’origine commune de cet ADN mitochondrial pour tous les humains. Comme c’est forcément une femme qui a transmis cet ADN, on a appelé cette personne « Eve mitochondriale« . Quelques années plus tard, avec des séquences de chromosome Y, uniquement transmis par le père, on a fait de même. Et on a l’a appelé bien sûr « Adam du chromosome Y« . Bien sûr pour mes aimables lecteurs je suppose, mais à l’époque un collègue japonais nous a demandé dans une conférence qu’est-ce que c’est ces noms Adam et Eve ? Pour le lecteur de culture chrétienne et autres religions abrahamiques, ces noms transmettent beaucoup d’information de manière compacte : c’est des ancêtres lointains, primordiaux, d’un certain sexe. Pour les scientifiques japonais ou chinois, c’est de l’hébreu, c’est le cas de le dire.

Ces différences culturelles se voient aussi dans la façon d’écrire, et c’est aussi quelque chose qui doit s’apprendre quand on apprend à écrire l’anglais scientifique. Les francophones apprennent à l’école à rédiger avec quelques règles de base qui ne s’appliquent pas du tout dans ce contexte. Premièrement, éviter les répétitions, utiliser des synonymes à la place. Non. Cela dessert la clarté. Si vous voulez parler de la même chose, utilisez le même mot, ça sera plus clair. Ensuite, les mots de liaison ; cette phrase a commencé par le mot « ensuite ». C’est souvent malvenu en français d’écrire des phrases simples sujet-verbe-complément sans mots de liaison. Or en anglais, et à plus forte raison en anglais scientifique, ces mots ne sont pas nécessaires, ils sont même souvent de trop, ils alourdissent le texte. Combinez ces deux habitudes, et vous avez une floraison de mots de liaison exotiques du type « therefore » et « consequently« . Au secours ! Sans compter qu’en anglais on aime bien les phrases courtes. A nouveau, l’accent doit être sur la clarté. Un concept, une phrase. Court, simple, et pertinent.

Tout ceci ne veut pas dire qu’on ne puisse pas bien écrire des articles scientifiques. Mais les qualités recherchées ne sont pas les mêmes que dans d’autres contexte. C’est la clarté, la capacité à faire passer un message important sans sur-vendre ni sous-estimer l’impact, le déroulement logique et aisé à suivre du raisonnement. Je terminerais en citant Watson et Crick décrivant pour la première fois la structure en double hélice de l’ADN :

C’est pas du style d’écriture class ça ? Zyva, donnez-y ce Nobel.

7 réponses à “Les articles scientifiques sont écrits de manière chiante, et c’est bien

  1. Céline Bon

    Bonjour,
    J’ai vu aussi cet article de Science et, contrairement à vous, j’avais été en complet accord avec l’auteur.
    Pourtant, je ne suis pas anglophone de naissance. J’ai eu beaucoup de difficultés à apprendre l’anglais et je continue à l’écrire péniblement. Je regrette que ce handicap soit une difficulté pour faire partager mes découvertes scientifiques. Mais les faits sont têtus : l’anglais est la langue de la communication scientifique, et il sera toujours plus facile pour un anglophone de publier dans un grand journal que pour un non-anglophone, quelque soit la qualité scientifique des articles. Parce que écrire en anglais, même appauvri, sera toujours plus facile pour quelqu’un dont c’est la langue maternelle…
    La solution, la seule qui vaille, pourrait donc être d’écrire en esperanto 😉 !

    Par ailleurs, si une langue est complexe, ce n’est pas pour le seul plaisir d’embêter les scientifiques. Une langue complexe et riche porte plus de nuances, plus de détails, qu’une langue simplifiée et appauvrie. Et écrire un article scientifique nécessite souvent des nuances.
    Reprenons la phrase de Watson et Crick que vous citez. Dans n’importe quel article scientifique actuel, on lirait plutôt : « The specific pairing that we hypothesized allows us to suggest a possible copying mechanism for the genetic material. ». Les deux phrases sont aussi simples à comprendre, mais où est passée l’élégance de celle de W&C ? L’ironie du « It has not escaped our notice » ? la richesse de vocabulaire (« postulated », un mot qu’on ne voit presque jamais dans la littérature scientifique) ?
    C’est, comme vous le dites si justement, parce qu’un article scientifique se doit d’être clair, d’être écrit avec finesse, que sa langue devrait être plus complexe que le sous-anglais qu’on nous sort dans les journaux.

    En élargissant le domaine de la langue a celui de la culture, vous regrettez l’utilisation de références culturelles dans les articles scientifiques, comme n’étant pas compréhensibles par toutes les cultures.
    Dans mon domaine (la biologie évolutive), nous avons un excellent exemple. Dans Alice aux Pays des Merveilles, Alice rencontre la Reine Rouge, condamnée à toujours courir pour rester à la même place. Cette image a été utilisée pour décrire la course à l’évolution entre un parasite et son hôte : les deux sont condamnés à évoluer en permanence pour ne pas se laisser rattraper (ou distancer) par l’autre. L’image est parfaite et extrêmement claire.
    Lorsqu’on m’a pour la première fois évoqué cette Reine Rouge en cours, j’étais perdue, ne connaissant par Lewis Caroll. Je me suis donc renseigné, j’ai élargi ma culture et comprends maintenant mieux la théorie de l’évolution, grâce à la littérature anglaise.
    A choisir, je préfère pouvoir affiner mon regard sur la science grâce à la culture d’autre pays (et quitte à découvrir des mythes, des récits, des mèmes chinois, japonais, …) plutôt que de me priver de ces images.

    Et enfin, dernière raison qui est pour moi la plus importante : les articles scientifiques sont écrits de manière ennuyeuse, si bien que le lecteur a bien souvent tendance à se contenter des figures et de leurs légendes, plutôt que de lire l’article dans sa globalité.
    C’est dommage, non ?

  2. Je suggère à tous ceux qui trouvent qu’un article scientifique est trop répétitif d’aller lire un texte de brevet. C’est là qu’on voit à quoi ça sert les pronoms, et à quoi ressemblerait un texte qui n’en utiliserait pas. 🙂

    Par contre, si tu veux étendre ton débat, il serait fort sage que tu attaques la problématique: un article scientifique doit-il être lu ou seulement publié? Jusqu’à quel point doit-il être attractif? Car alors seulement on pourra mettre dans la balance style versus exactitude, sécheresse versus ambiguïté, graphique chiant versus « information is beautiful ».
    http://www.informationisbeautiful.net/
    C’est à dessein que je cite ce site. La lisibilité associée à la précision, c’est un noble objectif. Mais ce n’est pas en écrivant « lone » à la place de « only » qu’on y arrive, c’est en bossant comme des tarés pour cerner le message et tout ça. Et ce que j’ai vu d’écriture d’articles, c’est que déjà si on arrive au but numéro 1, lisibilité, compréhension et intérêt, alors on a passé pas mal de temps et de sueur (et accessoirement atteint ses objectifs professionnels), et s’ils y en a que ça amuse d’aller au but numéro 2, Victor Hugo et Hans Rosling, alors qu’ils y consacrent ce qui leur reste de sueur. Ce sera louable mais difficile.

    Outre qu’il faudra ptet garder un peu d’énergie pour convaincre les relecteurs… 🙂

  3. A peine je vérifie le filtre spam, et je trouve deux super réactions. Merci ! Maintenant je dois trouver le temps de répondre…

  4. Je ne suis pas sûr que votre insistance sur « l’anglais » scientifique soit une bonne façon de répondre aux arguments de cet auteur. Parce qu’il me semble que les articles scientifiques que je lis parfois en français (si, si, ça existe) sont tout aussi ternes que leurs semblables anglophones. À la base, lorsqu’Adam Ruben ironise sur le fait que les scientifiques « n’ont pas le droit d’écrire comme les autres », il compare les articles scientifiques à ce qui s’écrit dans le reste de la planète: journaux, romans, discours, dépliants touristiques, livres pratiques, essais, etc. Dans le vaste univers de l’écrit, seuls les articles scientifiques —et peut-être, dans une moindre mesure, certains manuels universitaires— ont cette obligation, telle que la définit l’auteur, d’être aussi ternes et aussi dénués d’émotion que possible.

  5. Pour clarifier : je ne suis pas contre l’utilisation de références culturelles ni l’emploi pertinent de vocabulaire plus élaboré dans l’absolu.

    Mais je maintiens que les objectifs d’un article scientifique sont différents de ceux des autres formes d’écriture que je connais (je ne connais pas les brevets). Donc je suis en principe d’accord avec Pascal que la discussion n’est pas spécifique à l’anglais. C’est juste que dans mon expérience, comme celle de Céline, les articles scientifiques s’écrivent en anglais de nos jours, donc c’est là que la discussion est pertinente. Si demain on utilisait le latin, l’esperanto ou le chinois, le problème de base resterait. Notre objectif premier, n’est pas d’écrire joliment, mais clairement et précisément. Je suis donc bien d’accord avec Julien, à savoir qu’on peut rajouter de la beauté une fois que l’on a maîtrisé la clarté et la précision. Les meilleurs auteurs scientifiques y arrivent, ce qui est pourquoi j’aime la citation de Watson & Crick. Mais l’exemple discuté dans le billet de blog de Science n’était pas à ce niveau. Il visait simplement, par un remplacement de synonymes, à se faire plaisir égoïstement (pour l’auteur), sans prendre en compte les impératifs des lecteurs d’articles scientifiques. Absent de ce billet est toute considération sur l’usage des articles scientifiques, et sur les motivations des règles que nous nous imposons.

    Prennons un autre exemple du billet d’Adam : il se moque de l’emploi du passif. Alors supposons un article à 10 auteurs, dont l’un a fait les expériences de biochimie. Est-ce que j’écris « Jojo a mesuré la concentration avec un spectromètre à plumes rouges » ? On s’en fout de Jojo, honnêtement. Alors les choix sont « Nous avons mesuré la concentration avec un spectromètre à plumes rouges » ou « La concentration a été mesurée avec un spectromètre à plumes rouges ». Le passif décrit bien la situation. De plus, il met l’accent là où on le veut, à savoir sur ce qui a été mesuré, et non sur la personne faisant la mesure. Oui, le passif met la personne du scientifique en retrait, et c’est voulu.

    Pour revenir aux références culturelles, l’exemple de la reine rouge est excellent, et je vous en remercie. Maintenant qu’il est établi, il sert à de nombreux scientifiques qui ne connaissent pas la référence originale, mais l’utilisent uniquement dans le sens qu’il a pris en biologie évolutive. Lorsqu’il a été proposé, il a fallu l’expliquer à de nombreux scientifiques de culture non anglaise (quelle phrase moche n’est-ce pas ?). Donc oui on peut utiliser des références culturelles, si vous pensez que chacune devra être patiemment expliquée. Donc avec parcimonie. On n’imposera pas à un auteur de romans d’expliquer toutes ses références. Premièrement, il est accepté qu’il peut avoir un public restreint à ceux qui comprennent ses références, et deuxièmement ça n’est pas important, dans le cas général, si beaucoup de lecteurs ne comprennent pas un niveau de lecture (comme les enfants qui lisent Astérix ou écoutent Brassens). Dans un article scientifique, on vise à ce que le lecteur comprenne tout, autant que possible. La limitation à sa compréhension est la science elle-même (à savoir que je ne comprends pas les articles de physique), mais pas le contexte culturel (ou alors la « culture » d’une discipline – connaître l’emploi de « reine rouge » en biologie évolutive).

    J’espère que j’ai clarifié certains des points soulevés dans la discussion. Et que je n’ai pas fait trop de fautes en tapant ceci rapidement.

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