Publications en libre accès : Dépêches du front

the Oatmeal tried

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Comme Tom Roud le notait il y a quelques temps, il y a un conflit de plus en plus ouvert entre certains scientifiques et certains éditeurs de journaux scientifiques. Cette discussion est en partie liée aux différents modèles de publication, mais il y a plus. Comme je le notait aussi dans un ancien billet, les seuls profits des éditeurs privés pourraient couvrir la publication libre d’accès pour tous. Pas le chiffre d’affaires remarquez, les profits. On va y revenir.

Le débat récent est très bien résumé par Tom Roud, donc je ne vais pas détailler, sinon pour dire que j’ai partagé à 200% le choc de Tom face au cynisme affiché des éditeurs, qui prétendent apporter la valeur ajoutée de la recherche scientifique. Je suis expert pour plusieurs articles par mois, gratuitement, je suis éditeur pour PLoS One, gratuitement, j’ai des collègues qui éditent des journaux, des numéros spéciaux, des livres même, gratuitement (ou contre payement symbolique genre on vous offre un bon pour un livre), et surtout la valeur d’un article c’est 99% le contenu scientifique, lequel vient du travail des chercheurs.

Un truc qui m’a frappé, et j’ai beaucoup suivi cette histoire, c’est que les réactions des représentants des éditeurs, et de personnes apparemment sincères qui y travaillent, sur des blogs, sur twitter, etc, montrent qu’ils sont complètement à la rue. Ils ne comprennent pas ce qu’on fait, ils ne comprennent pas nos motivations, ils ne comprennent pas pourquoi on est faché et ce qu’on veut. Ils travaillent avec nous (et notre argent et notre travail) depuis des années, et ils ne comprennent rien à la recherche scientifique. C’est terrifiant.

Il y a donc eu cette pétition pour boycotter Elsevier, le plus gros éditeur scientifique, et un des plus requins, qui soutient tout ce qui se fait de vil comme lois, publie des pseudo-journaux de médecine truquée, défend le copyright contre la science (sérieux, lisez ce qui est arrivé à l’ETH Zürich), et fait des profits de plus du tiers de leur chiffre d’affaires. A part faire reculer la loi anti-partage des articles aux Etats-Unis, la pétition a aussi bien relancé la discussion.

Alors je vais prendre l’occasion pour parler un peu de points intéressants (pour moi) qui sortent de la discussion.

D’abord un bon point de situation au journal The Scientist : « La publication scientifique est cassée« . L’argument fondamental est toujours le même : nous scientifiques, payés avec vos impôts, faisons la science, écrivons les articles, expertisons les articles, dans bien des cas jugeons de la pertinence des expertises, puis les articles appartiennent à des compagnies privées qui nous les revendent, vous en interdisent l’accès, et gardent le copyright.

Un angle très important dans cette discussion, qui est souvent négligé, est le rôle des sociétés savantes. La plupart de ces sociétés publient au moins un journal. Ce journal (ou ces journaux) a plusieurs rôles, et est souvent crucial pour la visibilité de la société. Notamment, il est en général la source financière principale pour la société. Cet argent permet d’aider des étudiants ou des collègues de pays pauvres à venir aux conférences, soutient l’organisation des conférences, et toutes sortes d’autres activités qui varient selon les sociétés (par exemple les sociétés de biologie évolutive doivent parfois combattre le créationisme). En général, ces journaux appartiennent aux sociétés, mais sont publiés par des éditeurs privés. Un billet récent dans le blog d’édition Scholarly Kitchen couvre bien une partie de ces questions. Malgré le ton un peu agressif à mon avis, il montre bien que le choix n’est pas simple entre « libre accès bon » et « accès fermé mauvais ».

Tout bien considéré, mon avis reste que le bénéfice social et scientifique des sociétés est moindre que celui de la publication libre accès.

Un autre point du billet dans Scholarly Kitchen est les éditeurs universitaires. Ce sont des éditeurs, comme Oxford University Press, qui appartiennent à des universités, sont généralement à but non lucratif, et qui publient des journaux de société ou autres (environ 70% de journées de société à OUP), des livres spécialisés ou des livres de cours. Ceci dit, je ne vois à nouveau pas le problème : les éditeurs universitaires peuvent bien passer au libre accès. J’ai publié récemment dans Nucleic Acids Research, qui appartient à OUP, et est totalement libre accès avec copyright Creative Commons. L’édition était aussi professionnelle que celle d’un journal Elsevier pro, et OUP fait de jolis bénéfices, reversés à l’université d’Oxford. Donc on peut avoir le beurre et l’argent du beurre, jusqu’à preuve du contraire.

Finalement, le blog d’Oikos a rapporté un exemple très intéressant utilisé en économie : les articles candidats (appelés généralement manuscrits – eh oui les techniques s’envolent les noms restent) sont soumis à un site central, ExpressO, et les auteurs spécifient à quels journaux ils veulent soumettre leur manuscrit. Ils payent un petit forfait ($2,20) par journal choisi. Ensuite les journaux intéressés à leur manuscrit le leur signalent, et les auteurs choisissent auquel de ceux-là faire la soumission finale. Ceci me paraît un excellent système, qui évite les va-et-viens inutiles et coûteux en temps qui résultent de la resoumission d’un manuscrit à une série de journaux différents. De plus, cela optimise le choix pour toutes les parties, puisque les journaux ont une vue d’ensemble de la discipline, et non leurs seules soumissions, et les auteurs choisissent le journal final en connaissance de cause.

J’espère que la discussion va continuer.

Mise à jour : un schéma clair des différentes étapes du partage des résultats scientifiques, et de la différence entre libre accès « vert » et « or ».


Mise à jour 2 : Intéressante observations de Jonathan Eisen :

  • Nature dit qu’ils rendent les papiers décrivant des génomes libres d’accès, mais il y a plein de bugs et d’exceptions apparentes.
  • Plus rigolo, le papier historique du génome humain (2001) est libre d’accès, mais il y a deux corrections, pour lesquelles l’accès coûte $32 chacun. Sans accéder, impossible de savoir qu’il s’agit d’une corrections mineure et une majeure bien sûr : l’orthographe de « Joseph Szustakowski » d’un côté, et une liste d’erreurs (identifications de gènes etc) de l’autre.

12 réponses à “Publications en libre accès : Dépêches du front

  1. Oui et c’est un sujet qui ne s’est toujours pas invité dans la campagne présidentielle, à moins que j’aie raté quelque chose ?

    Aux Etats-Unis donc, les chercheurs payent de leur poche la soumission aux journaux en libre accès tandis que c’est l’université (ou la bibliothèque) qui paye un abonnement pour les journaux payants (d’après The Scientist).

    Est-ce que cette spécificité qui restreint l’usage des journaux libre-accès existe aussi en France ? Et y a-t-il suffisamment de revues libre-accès prestigieuses (à part Plos) pour faire de la concurrence aux revues payantes ?

    • Pour la campagne présidentielle française, je n’ai rien vu a ce sujet.

      Par contre, lors des élections de novembre 2011 en Suisse, j’avais été positivement surpris de trouver cette thématique directement écrite en clair dans le programme du Parti des Pirates:
      http://www.partipirate.ch/programme_du_parti#openaccess

      Malheureusement, c’est bien les seuls j’ai l’impression et ils ont un poids politique négligeable. Leurs homologues français ont sûrement les mêmes buts concernant ce point, même si ce n’est pas aussi explicite.

  2. En Suisse aussi, on paye généralement le libre-accès sur les fonds propres du laboratoire, tandis que les abonnements sont sur le budget général de la bibliothèque.
    Une grosse hypocrisie c’est que le Fonds National Suisse pour la Science (le NSF quoi) encourage le libre accès sans l’obliger et en refusant de le payer.
    Une orientation qui me parait intéressante c’est que la bibliothèque universitaire de Lausanne a maintenant un « abonnement » à BMC qui fait que c’est la bibliothèque qui paye un forfait pour que nos articles paraissent dans les journaux BMC sans frais pour les laboratoires. Je viens de faire la demande d’utiliser ce service pour la première fois (ça date de janvier), on va voir comment ça marche.

  3. Je parle pas mal de ces histoires à mes collègues, et ce qui m’inquiète beaucoup est qu’au fond, un peu comme tout, la plupart n’ont pas l’air ou courant ou ne sentent pas concerné. J’ai un peu peur que nous ne soyons qu’une grosse minorité simplement bien connectée, alors que le système est vraiment mûr pour changer.
    De mon côté, j’ai décidé de mettre PloS Comp. Biol. en choix numéro 1 pour mes bons articles standards.

    • J’ai une expérience similaire.
      Ceci dit j’ai plus de discussions à ce sujet récemment qu’avant, et notre bibliothèque est aussi de plus en plus militante. On est quand même passé en 10 ans d’une situation où le libre accès était une utopie, à une situation où les éditeurs qui ne le proposent pas doivent se défendre. Je suis optimiste. J’aimerais quand même voir d’avantage de signatures de biologistes cellulaires (ceux qui tirent Cell & friends) sur la pétition anti-Elsevier.

  4. « Et y a-t-il suffisamment de revues libre-accès prestigieuses (à part Plos) pour faire de la concurrence aux revues payantes ?… »

    Il y a un répertoire international pour les revues en libre accès (+ de 7500) : DOAJ — Directory of Open Access Journals : http://www.doaj.org/. Bien sûr elles ne sont pas toutes « prestigieuses » mais certaines sont très convenables.
    il y aussi des éditeurs de journaux en libre accès aux pratiques douteuses : Un bibliothécaire universitaire américain a dressé une liste des ces « prédateurs » du libre accès en expliquant pour chacun d’entre eux leurs pratiques [en anglais] : Beall’s List of Predatory, Open-Access Publishers. http://metadata.posterous.com/83235355 .

    • Je suis d’accord qu’il y a suffisamment de revues lib-accès pour avoir le choix, du moins en biologie. A l’exception près que presque personne ne va laisser passer la chance de publier dans Nature-Science-Cell si elle se présente.

      D’accord aussi que les éditeurs spam sont un problème. Mais ils sont d’avantage liés à la facilité de publier sur internet qu’au libre accès à mon avis.

  5. Bon ben si j’ai bien compris : après l’Open-Source, l’Open-Data et le Creative-Commons il faut lancer l’Open-Article.

  6. Ping : La varation cryptique permet une adaptation rapide par sélection naturelle | Tout se passe comme si

  7. Ping : Tout le monde doit pouvoir lire la litérature scientifique, j’y tiens #openaccess | Tout se passe comme si

  8. Ping : Faudrait pas que le bon peuple puisse juger de la science concernant les #OGM directement (#openaccess, not) | Tout se passe comme si